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ARCHITECTURE FRUGALE - Christophe Aubertin, architecte, appelle à se tourner vers des matériaux locaux et biosourcés, comme on se tourne vers des légumes de saison cultivés près de chez soi. 

Pour limiter le réchauffement climatique à 2 degrés, le secteur du bâtiment a un rôle considérable à jouer. Il produit en effet 40 % des gaz à effet de serre. 

Voilà le constat que dressaient Alain Bornarel, ingénieur, Dominique Gauzin-Müller, architecte, et Philippe Madec, architecte et urbaniste, dans leur Manifeste pour une frugalité heureuse et créatrice en architecture, publié il y a 2 ans et demi. Ils appelaient à une architecture plus économe en énergie, en matériaux, en surface utilisée pour la construction. 

Depuis, plus de 10 000 personnes, des professionnels mais pas seulement, ont signé le manifeste. Deux rencontres nationales ont eu lieu en 2019, et un cycle de visioconférences est organisé tous les mardis jusqu'au 15 décembre 2020

A quoi ressemble une architecture frugale ? Comment les particuliers peuvent-ils participer à ce mouvement ? Christophe Aubertin, architecte au sein de Studiolada et membre du comité de coordination du manifeste, a répondu à nos questions. 

Maison dessinée par Studiolada. © Olivier Mathiotte

18h39 : Comment mieux construire et mieux rénover ? 

Christophe Aubertin : Il y a quelque chose de catastrophique avec l'isolation à 1 euro. Tout le monde s'est rué sur ce marché avec des matériaux très mauvais, très malsains et extrêmement polluants et énergivores à produire. Le polystyrène, la laine de verre la laine de roche, les mécaniques bas de gamme pour des VMC double flux…

Il faut faire cette rénovation thermique mais en mettant plus de moyens et avec des matériaux comme le bois, la ouate de cellulose, le chanvre… aujourd'hui, il y a des isolants biosourcés qui sont en train d'émerger mais qui ont du mal à prendre leur place. 

Quelles sont les alternatives ? 

On milite pour que nos élus revoient les conditions de cette rénovation thermique, pour un meilleur bilan environnemental, pour la qualité de l'air de ceux qui habitent dans les logements rénovés, mais aussi pour une écologie différente.

On pense que le milieu de la construction s'est trop industrialisé. Tous les composants de nos maisons sont issus de filières mondialisées. Or chaque territoire en France a du potentiel en termes de bois, de chanvre… S'adresser à des fournisseurs à une échelle artisanale est une solution assez évidente, ça permet aussi de renforcer une économie qui peut être énorme.

On fait le parallèle entre la construction et le sursaut qu'il y a eu dans l'alimentation, sur l'idée d'une agriculture de proximité, de produits de saison. On imagine des clients qui pourraient parler des composants de leur maison comme quelqu'un le ferait d'un plat préparé avec les légumes d'un producteur du coin. 

Maison dessinée par Studiolada. © Olivier Mathiotte

Mais pour les particuliers qui rénovent leurs maisons, est-ce que tout cela est possible même quand on n'a pas beaucoup de moyens ? Les isolants biosourcés coûtent chers. 

Les prix des isolants biosourcés ont vraiment diminué ces dernières années. Il y a 10 ans, on avait du mal à prescrire une laine de bois, aujourd'hui ça devient l'évidence. On n'est plus du tout du simple au double comme avant, même si ça reste un peu plus cher. 

Le problème, c'est peut-être aussi la laine de verre qui est trop peu chère. D'ailleurs, elle a d'énormes défauts en isolation thermique l'été. Parmi les isolants conventionnels, la laine de roche est plus performante l'été, et là le prix est équivalent à des isolants biosourcés comme la laine de bois ou la ouate de cellulose. 

Quelles autres solutions pour les particuliers ? 

S'adresser aux artisans locaux, aux charpentiers locaux qui savent tous faire de la maison bois performante… On n'est pas obligé d'aller voir les constructeurs de maisons individuelles qui pressent les artisans de poser du placo et du carrelage à très bas coût. S'adresser à un architecte, c'est loin d'être hors de prix et ça permet d'économiser de l'espace, d'avoir une maison plus agréable à vivre, plus fonctionnelle. 

Autre piste de réflexion, le Manifeste défend une approche low tech, avec “le recours en priorité à des techniques pertinentes, adaptées, non polluantes ni gaspilleuses, comme des appareils faciles à réparer, à recycler et à réemployer.” Comment ça se traduit dans les bâtiments ? Est-ce qu'il faut renoncer aux objets connectés qui peuvent pourtant permettre des économies d'énergie, par exemple les thermostats connectés ? 

Je ne pense pas qu'il faille y renoncer. Disons que ça peut venir en complément mais il ne faut pas non plus tomber dans une surenchère et croire que l'automatisation va tout solutionner. 

A la base, il faut travailler sur une architecture bioclimatique passive, bien conçue et qui n'ait pas besoin de choses automatisées, sophistiquées, pour fonctionner. C'est une bonne enveloppe isolante, des vitrages bien placés, un débord de toit qui protège des rayons l'été et laisse entrer le soleil l'hiver… On peut arriver à des systèmes très simples et faire beaucoup d'économies. 

Après on peut ajouter des systèmes de chauffage et de ventilation mécanisées. Mais une VMC double-flux par exemple, ça demande un savoir-faire pour bien s'en servir et l'entretenir. Alors si on peut faire un système de ventilation naturelle, c'est mieux. On va favoriser la simplicité. 

Maison dessinée par Studiolada. © Olivier Mathiotte

Il ne faut pas seulement réduire les besoins de chauffage. Depuis des années, on oublie l'énergie grise consommée par tous les composants de la maison (il s'agit de l'énergie consommée tout au long du cycle de vie d'un matériau ou d'un produit, de la production à la destruction ou au recyclage, en passant par le transport, ndlr.). Si pour les fabriquer on consomme une énergie de dingue, et qu'ils sont obsolètes au bout de 15 ans, le bilan environnemental est très mauvais. Il y a d'ailleurs un nouveau label, le label E+C-, qui prend en compte à la fois les besoins en énergie pour chauffer un logement et le carbone dépensé en énergie grise, à partir du jour où l'on fabrique les composants de la maison jusqu'au jour où on va les recycler. 

Est-ce que vivre dans un logement frugal, c'est renoncer à un certain confort ? 

Peut-être un peu, mais sans excès. On doit réapprendre à vivre avec une température de 19°C au lieu de 22°C, et à mettre un pull à l'intérieur. C'est peut-être un peu moins de confort d'avoir le réflexe d'ouvrir et de refermer sa fenêtre pour aérer, d'avoir un poêle qui chauffe au centre et de penser à laisser les portes ouvertes pour laisser circuler la chaleur. Il faut redevenir un peu acteur, ne pas être dépendant de systèmes automatisés, ne pas tout déléguer aux machines. 

La frugalité, c'est un dérivé de sobriété, mais c'est très loin de l'austérité. Ca ne veut pas dire se faire du mal, mais faire un peu plus simple et avec du plaisir. C'est pour ça qu'on parle de frugalité heureuse et créatrice. Aujourd'hui, il y a beaucoup de choses à inventer, ce n'est pas un frein à la créativité.