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PERMACULTURE - Ce couple originaire de la région parisienne a décidé de partir dans l'Hérault pour créer une forêt-jardin. Un exemple à imiter !

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, Delphine et Daniel ne sont pas angoissés par l'avenir. Ce n'est pas l'éco-anxiété, dont on entend beaucoup parler, qui a guidé leur incroyable conversion, mais plutôt l'espoir. "On était inspiré par la phrase de Gandhi, « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ! Le bonheur, c'est lorsque vos actes sont en accord avec vos paroles ». Les infos très déprimantes, je comprends bien que ça mine le moral, mais je me focalise presque uniquement sur la création des solutions, ça permet de vivre joyeusement", confie Daniel au téléphone.

La prise de conscience écologique du couple n'a pas été soudaine, plutôt progressive, alimentée par des années d'apprentissage autodidacte sur des sujets aussi divers que la permaculture, la communication non violente, le fonctionnement de l'argent, la biologie ou la nutrition humaine. Avant, Daniel et Delphine habitaient à Issy-les-Moulineaux, en proche banlieue parisienne. Lui Américain, ingénieur réseau et systèmes dans une PME, un fournisseur d'accès Internet pour les entreprises, elle Française, travaillant dans une petite entreprise familiale de luthiers, tous les deux vivant dans un appartement avec un balcon.

Au bout d'un moment, la pollution, l'alimentation industrielle, la vie de salariés, le manque de sens, tout cela s'est conjugué pour pousser Daniel et Delphine à quitter leur logement et leur environnement. "On a juste réalisé qu'on ne pouvait pas mener notre projet en région parisienne, car l'accès à la terre est trop compliqué", racontent-ils en choeur. Deux ans plus tard, le couple est en train de réaliser son rêve de jardin forêt nourricier. Mais comment a-t-il réussi à surmonter ce défi ?

Paillage des végétaux avant la chaleur de l'été. © Daniel et Delphine STICKNEY
Paillage d'un nectarinier de 1 an et 3 mois, issu de semi. © Daniel et Delphine STICKNEY

Comment changer de vie ? Conseils pour ne pas dépendre de l'argent

Loin du cliché baba cool qu'on serait tenté de leur accoler un peu vite, Daniel et Delphine ont longuement réfléchi leur transition. Chaque étape du changement de vie a été mûri, analysé, budgété. "Au départ, on a rédigé chacun un texte sur le monde qu'on voudrait voir, explique Daniel. Nos deux visions sont synchronisées, du coup on a décidé de le vivre, d'être le changement. On souhaite résoudre les conflits de façon pacifique, une vie en équilibre avec le reste du vivant, la possibilité d'avoir une belle vie, du sens et de l'amour."

Cette utopie, il faut la rendre concrète. C'est pourquoi le couple s'est d'abord assuré d'être stable financièrement, en finissant de rembourser l'emprunt de leur appartement. "Puis on a fait une étude de marché pour voir quels métiers on pouvait faire à distance avec une forte demande, détaille Delphine. On s'est dirigé vers le développement web, en se formant seuls pendant un an. Après on a créé notre auto-entreprise pour exercer à mi-temps, pendant qu'on travaillait toujours à côté. Quand on a vu que c'était bon, on est partis de la région parisienne".

Pendant 9 mois, le couple voyage en caravane pour découvrir le Sud, visiter des éco-lieux et chercher une région qui corresponde à leurs critères. Là encore, pas d'impro ! Daniel au micro : "On ne marchait pas au coup de coeur, on voulait un climat plus clément, avec des hivers doux pour cultiver plus de fruits, ne pas être à côté de champs avec plein de pesticides, mais proche d'une voie verte, pour se déplacer uniquement en vélo en toute sécurité."

La maison en cours de rénovation. © Daniel et Delphine STICKNEY
Des jeunes plants de la micro-pépinière lancée par le couple. © Daniel et Delphine STICKNEY
Micro-serre auto-chauffante en bottes de paille avec une couche chaude de fumier et des vitres de récupération. © Daniel et Delphine STICKNEY

Une maison trop grande, mais bientôt autonome

Daniel et Delphine sont partis faire leur voyage en 2017, ils ont trouvé leur maison en mai 2018, puis signé l'acte de vente en septembre 2019 ! Plutôt du genre persévérants, nos amis. "Il y avait énormément de travaux, raconte Delphine, la maison n'était pas habitée depuis 13 ans, elle était dans son jus. C'était un corps de ferme très ancien, avec plusieurs bâtiments en pierre, et une grande surface de terre, 20 hectares. On voulait une maison plus petite, mais le terrain est parfait, il y a un puits, une source, un ruisseau."

Désireux d'épouser un mode de vie sobre et minimaliste, Daniel et Delphine ne vont pas vivre dans toute la maison, ils ont décidé de n'occuper que 40 m2, en isolant et en aménageant seulement une partie du bâtiment. Au final, il a fallu détruire une cloison en briques qui séparait deux pièces pour réaliser cet espace. Pour les travaux, ils ont utilisé des techniques de maison passive, notamment en isolant murs et plafond et en installant un poêle de masse à l'intérieur.

Les travaux n'étant pas encore achevés, le couple n'a pas de cuisine et doit se débrouiller : "Aujourd'hui, on fait comme on peut, résume Delphine, on n'utilise pas de produits toxiques, que des choses biodégradables, et on se sert d'une table pour plan de travail. En hiver, on n'a pas besoin de frigo électrique, on met les aliments dans une pièce non chauffée ! Pour l'été, on aimerait fabriquer un frigo du désert." L'électricité, elle, est fournie par des panneaux solaires, et une phytoépuration est en cours d'installation pour les eaux usées.

Paillage avec du broyat au pied des arbres fruitiers. © Daniel et Delphine STICKNEY
Daniel et Delphine suivent la croissance des jeunes végétaux. © Daniel et Delphine STICKNEY

"La forêt jardin réconcilie agriculture et biodiversité"

Pour l'instant, la forêt jardin du couple est plantée sur 1800 m2 environ, avec des chênes, des peupliers, des frênes, tilleuls, d'anciennes vignes, des bois, des châtaigniers, des prés... A cause de la rénovation de la maison, le rythme n'a pas été aussi soutenu que prévu, d'abord 70 végétaux au printemps 2020, puis à l'automne 2021, plus de 350 végétaux, plantes grimpantes, herbacées, fraisiers, buissons, etc.

Daniel explique la démarche : "Ce que nous proposons, c'est de planter tout de suite des arbres et des plantes vivaces, mais aussi de cultiver des plantes potagères depuis le début, parce qu'il y aura plus de soleil et pas encore beaucoup d'ombre, donc vous aurez une production tout de suite. Il existe aussi plein de plantes sauvages comestibles, on peut repérer ce qu'on a sur le terrain et préparer la récolte."

Pour le couple, la forêt jardin nourricière réconcilie agriculture et biodiversité, car elle cherche à la fois le rendement et l'équilibre du vivant. "Quand on réunit les deux, explique Delphine, ça nous permet de cultiver et d'assurer un environnement optimal, tout en répondant aux problématiques écologiques : la forêt jardin restaure les sols appauvris, stocke l'eau de pluie, capte le CO2 et assure une sécurité alimentaire."

Surtout, il est vite possible d'obtenir une grande diversité de production sur l'année, même si on ne cultive pas de fruits exotiques et tropicaux. Delphine et Daniel ont choisi des équivalents qui s'en approchent, comme l'asiminier aussi appelé mangue d'Europe, qui résiste à des températures de -25 degrés. "On ne connaît pas beaucoup de ces fruits, parce que ça ne correspond pas aux critères industriels."

Maïs Inca arc en ciel et Golden Bantam © Daniel et Delphine STICKNEY
Récolte de fraises du printemps. © Daniel et Delphine STICKNEY
Pastèque de longue conservation, Navajo Winter, qui se conserve jusqu'en février. © Daniel et Delphine STICKNEY

Peut-on viser l'autonomie alimentaire avec une forêt jardin ?

C'est un peu LA question qui taraude tous ceux qui souhaitent se lancer dans l'aventure. Souvent décriée sur le thème de "mais bon dieu comment arriverez-vous à nourrir 7 milliards d'humains sans agriculture intensive ?", la forêt jardin alimente d'abord... des clichés, pourtant battus en brèche par de nombreuses études.*

Pour Daniel et Delphine, le constat est clair : la forêt jardin est productive. "On cultive en 3D, donc on en fait plus, nous détaille Daniel. Un verger de cerisiers, par exemple, si on ajoute aussi des buissons, on a des fruits rouges en plus. Et puis en bas, on trouve un couvre sol, des fraisiers, des patates douces, ou encore des plantes grimpantes, de la vigne, c'est cultivé à la main mais c'est dense ! C'est une solution viable pour nourrir l'humanité." Le temps que ça prend ? Un mi-temps chacun, de quoi se consacrer à d'autres activités en parallèle !

Alors qu'ils se sont surtout consacrés aux travaux et aux arbres pérennes les premières années, Daniel et Delphine parviennent pour l'instant à combler 33% de leurs besoins alimentaires via la forêt en été, presque autant en hiver, selon Delphine. "Le jujubier, la datte chinoise, ça se conserve très bien pendant un an. Et puis on a les nèfles d'Allemagne, les kiwis, les agrumes, les tubercules, les patates, l'igname, la patate douce, les châtaignes… On plante des variétés spécifiques longue conservation de tomates, de melons et de pastèques, qui se gardent tout l'hiver dans pièce non chauffée. Depuis deux ans, on mange même des pastèques à Noël, des Navajo !"

C'est plein de bienveillance et de générosité que Delphine et Daniel nous délivre leur message, sans aucun prosélytisme autre que celui provoqué par leur exemple qui force l'admiration et provoque même ce sentiment qu'on croyait perdu à tout jamais : l'optimisme. "Nous sommes les cousins des grands singes, dit Daniel avec un recul soudain. Notre rôle dans la nature, c'est d'être un disperseur de graines et de fertilité. Quand nous jouons ce rôle, nous sommes très bénéfiques pour l'environnement."

*Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture), l'agriculture vivrière, locale et familiale, produit 80% de la nourriture mondiale. En 2016, l'INRAE (l'institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement) a publié une étude affirmant que la permaculture était viable économiquement.