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HABITAT SOLIDAIRE - En échange de prêter leurs logements vides avec la start-up lilloise Stirrup, les propriétaires bénéficient d'une réduction d'impôts.

En anglais, "stirrup" signifie étrier. Une métaphore choisie par Delphine Barthe pour expliquer la raison d'être de sa plateforme : mettre le pied à l'étrier à des personnes sans domicile fixe en leur permettant le temps de quelques mois d'obtenir un toit.

En un peu plus d'un an d'existence, Stirrup a déjà mis à l'abri une vingtaine de personnes dans huit logements différents et ne compte pas s'arrêter en si bon chemin.

Comment avez-vous eu l'idée de créer Stirrup ?

Delphine Barthe : À l'époque, je faisais mes premiers pas dans l'humanitaire en distribuant des repas dans un camp de migrants en plein centre-ville de Lille. Sur place, j'ai rencontré une famille de quatre personnes qui dormaient sous une petite tente alors que la maman était enceinte. Je me suis juste dit qu'il fallait arrêter d'accepter l'inacceptable. Ça a été plus qu'un déclic pour moi, plutôt un électrochoc.

À partir de là, j'ai remué tout mon réseau pour les mettre à l'abri et faire en sorte que ce bébé ne naisse pas dans la rue. Rapidement, j'ai trouvé plusieurs possibilités dont de l'hébergement citoyen avec des particuliers qui accueillent les personnes chez eux. Mais la meilleure solution fut un logement vide, vacant depuis trois ans. L'histoire a commencé comme ça.

Pour pouvoir prêter ce logement, il fallait sécuriser avec un contrat. Or un bail gratuit, ça n'existe pas. Il a donc fallu mettre en place un nouvel outil juridique, un contrat de prêt de logement qui permette d'encadrer la location gratuite avec les assurances nécessaires.

Ni hébergements d'urgence ni logements pérennes, quelles solutions proposent Stirrup ?

Il existe de nombreuses situations de vie qui passent entre les mailles du filet. Une femme victime de violences peut être accueillie dans un centre d'hébergement d'urgence spécialisé, mais ce n'est pas toujours simple.

Pareil pour les jeunes qui sortent de l'aide sociale à l'enfance. S'ils ont décroché un apprentissage et qu'ils ont des revenus même faibles, ils ne sont plus prioritaires pour un logement social. Quant à certains réfugiés, ils obtiennent parfois des hébergements sociaux mais qui ne sont pas encore disponibles.

Dans ce genre de situations, Stirrup va être comme un "Airbnb solidaire". Ma mission, c'est d'aller chercher les propriétaires de logements vides, de les mettre en relation avec les associations et de gérer la partie contractuelle.

Les logements sont disponibles au moins six mois. Si la maison ou l'appartement est toujours vacant et que les besoins du locataire ou sa situation familiale le justifient, on peut tout à fait allonger la durée du contrat.

Pourquoi les locataires ne louent pas de leur côté ?

Il y a différentes situations. Dans la plupart, il s'agit de marchand de biens qui, pour leurs transactions, doivent garder des propriétés vacantes. Dans tous les cas, l'idée ce n'est pas de retirer des biens du marché locatif, mais d'en débusquer des cachés.

Quelles sont les conditions à remplir pour avoir accès à un logement tremplin ?

Il y en a trois : il faut que les personnes aient signé un accompagnement social vers le logement avec une association, qu'elles souscrivent à un contrat d'assurance habitation et qu'elles signent le contrat de prêt de logement. Ensuite, les choses peuvent aller très vite, parfois on a tout en 48 heures.

Quel est votre modèle économique ?

Les propriétaires qui prêtent leurs logements le font gratuitement, pour eux cela revient à faire un don en nature à une association d'intérêt général. Ils peuvent donc profiter d'une réduction d'impôts (entre 60 et 66% du loyer auquel ils renoncent). Ensuite, quand les propriétaires gagnent de l'argent, Stirrup aussi puisque l'on fait payer un forfait mensuel pour avoir accès à cette défiscalisation. On est un peu "chasseur de coûts". Ce qui est primordial, c'est que tout le monde soit gagnant.

Nous sommes en train de développer ce point, mais dans un avenir proche Stirrup passera en parallèle un "contrat à impact social" avec le ministère du Logement. L'idée, c'est de mesurer notre impact social et de re-facturer une partie de ce que l'on a fait économiser au gouvernement. Pour l'État c'est un avantage en trésorerie, mais également de façon plus pérenne, puisqu'à terme, il y a moins de personnes à la rue. Il faut savoir que l'État dépense 17 000 euros par an par personne en hébergement et en nuitées d'hôtel, ce qui est considérable.

Vous avez des objectifs pour l'année à venir ?

Bien sûr ! On me dit que je suis ambitieuse mais je n'ai pas peur de l'être ! L'objectif, c'est d'avoir 300 logements tremplin prêtés fin 2020, puisqu'ils sont prêtés sur une durée de six mois, cela fait 150 par an.

Et puis j'ai aussi des contacts pour travailler avec des bailleurs sociaux dans l'Est de la France, à Paris... Maintenant que les fondements sont posés, je vais pouvoir développer de nouveaux partenariats, ailleurs que dans les Hauts de France.