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L'OUVRIERE ET LA CULTURE VIVRIERE - Plus qu'une reconversion professionnelle, Claire a changé de vie quand elle a quitté l'usine pour les champs. Retour sur sa première année d'expérience.

Passer sa journée à réparer des machines qui fabriquent des biscuits, c'est sans doute un peu lassant. En tout cas, c'est ce qui a poussé Claire, ancienne technicienne de maintenance dans l'industrie agroalimentaire, à changer radicalement de vie en se lançant dans l'agriculture biologique. De col bleu, elle est devenue col vert. Du dedans, elle est passée dehors. Un choix courageux qui lui réussit, puisqu'elle ne cesse de se développer et de s'épanouir.

Aujourd'hui, Claire a créé l'Amap des bois qui nourrit 51 familles avec ses légumes. Nous l'avions rencontrée lors d'un reportage peu après son installation, en janvier 2020. Une pandémie et plusieurs confinements plus tard, quel enseignement tire-t-elle de ce début d'expérience ? Quelles ont été les difficultés inattendues qu'elle a rencontrées, les bonnes surprises ? On lui a posé la question dans une interview-bilan passionnante.

Déclic, formation et budget pour changer de vie

18h39 : Qu'est-ce qui a été le déclic de ton changement de vie ? 
Claire Monnier : Ce qui m'intéressait, c'était de travailler dehors, mais ce qui a tout déclenché, c'est le jour où j'ai changé de chef : ça n'allait plus du tout, ça a modifié ma vision du travail ! J'ai fait des entretiens ailleurs, et ça ne marchait pas, j'ai eu peur de retrouver le même modèle, le patronat, le management, ça peut être un peu hard, il n'y a pas beaucoup de respect pour les employés, donc j'ai décidé d'être mon propre patron !

L'autre aspect, c'est que j'étais enfermée alors je voulais travailler dehors, et puis donner un sens éthique à mon activité, parce que je faisais des biscuits pas chers pour la grande distribution, difficile de trouver un sens à ce métier… J'aimais le jardinage, mais je ne connaissais rien en maraîchage. Alors à force de lecture, c'était un peu la mode à ce moment-là, je suis allée à Sainte-Marthe, un centre de formation bio avec activité de maraîchage sur place. Il s'agit de 10 semaines de formation, avec du théorique et du pratique sur tous les thèmes.

Changer de vie de cette manière, combien ça coûte ? Tu as réussi à faire un budget réaliste ?
Oui, j'ai plutôt bien budgété ma reconversion, j'ai fait un an de stage chez des maraîchers différents, puis chez Initiative paysanne [association qui vise à développer et promouvoir l'agriculture paysanne, ndlr], j'avais bien en tête les chiffres, l'investissement, le budget… le chiffres d'affaire est lié au volume produit et au temps de travail, je ne suis pas encore à l'équilibre, en gros je n'ai pas de salaire satisfaisant, il faut augmenter un peu la production.

Je suis en Amap (Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne), et en septembre, je vais augmenter mon rendement. Pour ça je dois réaliser de petits investissements, acheter de la toile tissée, des bâches, ça fait gagner un temps de désherbage hallucinant ! Et puis des outils et un frigo pour conserver mes légumes. 

Une femme travaille des légumes sur son exploitation
Claire, de l'Amap des bois.

"La solidarité, c'est important dans le monde agricole"

Comme tu le dis, tu voulais être ton propre patron. Ça fait quoi d'être de l'autre côté de la barrière ?
Une chose que je dis souvent à ceux qui veulent être indépendants : quand on est salarié, on se rend pas compte du fait qu'on gagne beaucoup en taux horaire ! Après, ce n'est pas toujours agréable de bosser sous les ordres de quelqu'un dans un taf qui nous plaît pas... mais moi, je suis parfois obligée de travailler sans être payée.

Dans le monde de l'industrie, je n'aimais pas le côté management mais j'aimais l'esprit de rentabilité. J'ai gardé cet esprit-là. Je veux que ça vaille le coup, je veux développer des outils pour aller plus vite, que ce soit moins fatigant. L'optimisation peut avoir du bon, je ne vais pas me passer d'avoir des arrosages automatiques.

Et le système de l'Amap, ça t'apporte quoi ?
Le système de l'Amap est super ! Toutes les semaines, j'ai un soutien moral, les gens me reboostent, ils me disent qu'ils aiment mes légumes, ça fait du bien. Ça permet d'avoir des fruits et légumes qui ne sont pas totalement calibrés, même s'il faut faire un peu de pédagogie et organiser des chantiers, pour que les gens viennent pour voir ce qu'est notre travail, le temps qu'on y consacre. Côté financement, les gens prépayent leur panier, beaucoup payent en une fois, du coup en septembre mon chiffre d'affaire est quasi fait.

Changer de vie, ça veut dire aussi changer le monde ? 
A mon échelle, un petit peu. J'ai un espace cultivé en bio, pas de produits chimiques, davantage de biodiversité, je fais découvrir des choses aux gens, c'est bien ! J'ai aussi des échanges avec mes voisins en conventionnel, c'est cool de comprendre leur point de vue. Je me mets à leur place, pour eux c'est impossible de faire ce que je fais. Ils ont pas d'autre vision des choses, Le monde agricole est comme ça depuis des décennies. Mon voisin, il réfléchit à court terme, à des gens d'un autre âge. On collabore, il vient faucher la luzerne et il m'échange du fumier. Je prête des outils et inversement. C'est important cette solidarité dans le monde agricole. 

Si c'était à refaire ?
Je le referais, même si j'ai acheté un espace trop grand pour mon utilisation, avec un gros boulot de remise en état que j'avais sous estimé en l'achetant. Je retournerai en arrière, je dirais "vas-y, fais-le !". L'accès à la terre n'est pas toujours facile en région. Je vais continuer d'évoluer dans mes pratiques, à tester des choses, mais pas de regret. Je suis vraiment contente. Dans mes projets, il y a l'utilisation de la luzerne comme fertilisant et d'autres types d'engrais verts que je veux tester, le maraîchage en sol vivant, les haies fruitières, bref il me reste plein de choses à développer !