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ENTRETIEN - Adrien Bellay prépare un documentaire à la rencontre de huit acteurs et actrices de la low-tech en France. Il a eu l'occasion de se poser longuement la question.

Les low-tech, ce sont des technologies écologiques qui coûtent peu cher, qui sont faciles à produire et faciles à réparer. Tout l'inverse des objets high tech, que nous utilisons tous les jours et pour lesquelles nous dépensons toujours plus. Des alternatives low-tech émergent en France, dans l'agriculture, dans l'habitat, dans l'énergie... Mais elles sont encore balbutiantes.

Le réalisateur Adrien Bellay, que nous avions déjà rencontré pour la sortie de son documentaire L'éveil de la permaculture, en 2017, prépare un nouveau film, à la rencontre des femmes et des hommes derrière ces alternatives.

Alors qu'une campagne de financement participatif est en cours, pour permettre la réalisation de Low-Tech, L'ingéniosité du système D, nous lui avons posé la question : pourquoi ces solutions, si simples soient-elles, ne se sont-elles pas encore imposées ?

18h39 : Vous soulevez un paradoxe dans votre vidéo de présentation. Les low-tech sont simples et accessibles, et pourtant elles ont beaucoup de mal à se diffuser. Pourquoi ne les a-t-on pas déjà tous et toutes adoptées ?

Adrien Bellay : Je vois d'abord un frein culturel. Dans mes recherches, j'ai notamment lu le travail de l'historien François Jarrige, qui a écrit Technocritiques : Du refus des machines à la contestation des technosciences. Il pointe quelque chose de capital : depuis 200 ans, la politique, l'art, la culture ont toujours mis en avant le progrès technologique qui résoudrait tous les problèmes.

"La critique ou les contre-propositions ont toujours été effacées au profit du progrès technologique."

Dans les années 1970, Ivan Illich ou Lewis Mumford faisaient déjà la critique des dérives des technologies, qui éloignent l'Homme de ses savoirs, de ses compétences, de son environnement et de la nature.

Mais la low-tech est souvent décriée comme un mouvement rétrograde, un retour à la bougie ou assimilée au modèle amish (une communauté religieuse chrétienne qui se tient à l'écart du progrès, ndlr.). Elle est souvent perçue comme une perte de confort, comme un sacrifice et ce n'est pas du tout sexy. C'est une bataille culturelle qui se joue au niveau politique, au niveau de l'art et de toutes les disciplines de la vie sociale.


© Adrien Bellay

Il y a aussi un frein matériel. On évolue dans ce monde des high tech, qui progressivement ont envahi notre quotidien. Le plus criant aujourd'hui, c'est à quel point le smartphone est une prolongation de notre bras. C'est presque un geste politique de se passer de smartphone. On crée de nouvelles dépendances et pour sortir de ce schéma-là, c'est très compliqué.

Et puis la low-tech n'est pas vraiment un mouvement, c'est plus une démarche. Toutes les alternatives ne sont pas reliées entre elles. Elles ne sont pas fédérées, il y a plein de points de vue divergents et de concepts différents.

Est-ce que la low-tech est une utopie ? Est-ce que c'est possible de l'adopter au quotidien ?

J'ai choisi de suivre 8 personnes qui évoluent dans des contextes différents. Il y a un YouTubeur qui diffuse des vidéos sur les low-tech, un agriculteur, des ingénieurs, des entrepreneurs qui développent un nouveau concept de voiture ou des maisons écolos. Plein de domaines sont montrés dans le film.

Il y a aussi des sensibilités différentes, des gens radicaux dans leur approche et d'autres plus pragmatiques, qui essaient d'intégrer les low-tech dans l'économie actuelle. L'idée, c'est d'arriver à créer des processus d'identification auprès du spectateur, qu'il puisse se projeter dans cet univers, sans forcément être d'accord avec tout le monde.

Est-ce que les low-tech nécessitent forcément un changement de vie radical

Déjà, le concept de low-tech est un peu vague, même si Philippe Bihouix a aidé à le définir avec son livre L'âge des Low-Tech (Seuil, 2014). C'est lui qui sera garant de la définition du concept dans le documentaire. Mais le fait que ce soit un peu flou permet aussi à chacun de se l'approprier à sa manière, certains vont y voir une application techniciste, d'autres une démarche.

"Ce que j'ai envie de montrer avec le film, ce sont les applications de la low-tech, mais surtout la philosophie qu'il y a derrière."

Parmi les personnes que je suis, même celles qui ont fourni le plus d'efforts pour mettre en accord leurs principes et leurs actes ont toujours des contradictions. Ils arrivent à composer avec leurs petites incohérences quotidiennes. Il faut qu'on soit capable de faire des concessions, sinon on peut retomber dans des débats stériles high tech versus low-tech. Dire que s'il y a le moindre bout de high tech ce n'est plus de la low-tech, ça annihile toute force de proposition.

Pourquoi est-ce important pour vous de faire connaître la low-tech ?

En diffusant mon film sur la permaculture, je me suis rendu compte qu'il y avait une appétence du public pour des techniques concrètes, pour se mettre en action et retrouver une capacité d'autonomie. C'est ce qu'avait initié le film Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent.

Je voulais aussi alerter sur plein d'autres thématiques essentielles, la raréfaction des ressources, l'envahissement des high tech, une société du contrôle où on aurait de moins en moins de liberté, et mettre en scène des solutions concrètes. Montrer qu'il y a d'autres univers possibles, pas souvent repris dans les médias ou dans l'art en général.

© Adrien Bellay

Ce qui m'a séduit dans cette démarche des low-tech, c'est que la jeunesse est au centre. C'est beaucoup de jeunes ingénieurs qui décident de ne pas aller travailler pour une entreprise du Cac 40, de se retrousser les manches et de se mettre au service d'une cause qui leur semble plus juste. C'est hyper réconfortant et rassurant. Il y a quelque chose qui est en train de se mettre en place à des points stratégiques. Si ces ingénieurs ont une prise de conscience et sont force de proposition pour inverser la tendance, ça peut être puissant comme outil.

Avec la permaculture, on était plus à la marge. Là on sent une capacité à créer du débat, une opposition mais aussi des liens avec le modèle actuel. C'est réjouissant pour la suite. 

Les personnages du film Low-Tech


Charlotte Rautureau accueille les habitants venus réparer leurs objets lors d'ateliers organisés par l'association PiNG, dans le quartier du Breil à Nantes.

Barnabé Chaillot, "Géo Trouvetout 2.0", a une obsession : maîtriser son énergie. Il publie sur YouTube des vidéos sur l'autonomie énergétique et alimentaire.

Alice Bodin, jeune ingénieure, co-animera cet été un stage de fabrication d'éolienne près de Clermont-Ferrand et sensibilise à la sobriété énergétique.

Clément Chabot et Pierre-Alain Lévêque, deux jeunes ingénieurs, ont construit et habité une tiny house low-tech, près de Concarneau.

Baptiste Eisele, étudiant à l'Ecole d'Ingénieurs des Mines d'Albi, animera cet été un atelier de construction de fours solaires.

Cyril Lorréard, maraîcher, fabrique son propre semoir avec l'Atelier Paysan en Isère. Cette coopérative propose aux agriculteurs d'autoconstruire leurs machines.

Gaël Lavaud, start-uper bordelais, travaille sur la voiture propre de demain. La Gazelle, ultra-légère, consomme trois fois moins d'énergie qu'un véhicule standard.

Fabien et Cécile Morel, entrepreneurs, sont bâtisseurs d'éco-villages. Ils ont relocalisé la production de matériaux de construction en Isère.