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RENCONTRE - Marion Vernoux, cinéaste, vient de publier son premier récit “Mobile Home”. Les héros ? Un bureau ou une commode qui sont autant de prétextes pour évoquer le passé.

Pour son premier livre, Marion Vernoux a bel et bien l'intention de sauver les meubles !

Marion Vernoux qui a réalisé, entre autre, Les Beaux Jours (2013), tarde à trouver des financements pour son dernier film. Pour subvenir à ses besoins, sans rentrée d'argent, elle pense à vendre sa maison de campagne. Mais que deviendront les meubles qui s'y trouvent, qu'elle trimballe avec elle depuis toujours ?

Elle les répertorie, les classe, les photographie. Et c'est à ce moment là que lui vient l'idée de son livre, Mobile Home (L'Olivier) : raconter son enfance, sa relation parfois compliquée avec sa mère, sa carrière de cinéaste et ses amours à travers les meubles qui ont marqué sa vie.

Avec humour et dérision, Marion Vernoux explore le pouvoir fascinant des meubles évocateurs de souvenirs et livre un récit poignant, tantôt léger, tantôt grave, sans jamais se lamenter.

Votre livre s'appelle Mobile Home, qui désigne une maison sur des roues. Pourtant les maisons ou les appartements que vous évoquez sont eux, bien ancrés dans le sol. Pourquoi ce titre ? 

J'aime beaucoup ce titre maintenant, mais au départ je l'ai choisi un peu par défaut. Le livre devait s'appeler “sauver les meubles”, c'était plus explicite, mais on s'est rendu compte que c'était pris par un autre livre à paraître. Même si je n'ai jamais habité dans un mobile home, cette idée de la mobilité est proche de moi. J'ai pas mal déménagé et j'aime penser que rien n'est fixe.

Dans le livre, vous vous adressez à votre mère, vous lui dites “je veux seulement raconter mes meubles, maman. Tous mes meubles.” 

Si je dis cela en m'adressant à ma mère cela veut dire que je veux sauver des choses de l'oubli, dont elle. Ça a été la surprise du livre : certains souvenirs que je pensais avoir oubliés, comme des moments très précis que j'avais passés avec elle, me sont vraiment revenus en pensant à ces meubles. Je ne me rendais pas compte du pouvoir d'évocation d'un bureau par exemple.

Pourquoi avoir pris le chemin de l'écriture plutôt que celui du cinéma pour raconter cette histoire ? 

Mon livre pourrait se raconter au cinéma. J'aurais pu raconter l'histoire de quelqu'un qui déménage. Mais j'avais besoin de raconter cette histoire à ma manière, à mon rythme, dans une petite économie. Et puis, si j'avais proposé un film dont les héros seraient une commode, un garde-meuble ou une échelle, ça aurait été difficile à faire financer !

Vous évoquez tout au long du récit, les différents lieux où vous avez vécu. Si vous ne deviez en retenir qu'un seul, lequel choisiriez-vous ? 

Le plus marquant, celui dont je rêve souvent, c'est la Tourette, la maison que mes parents ont acheté à ma naissance. C'est cet endroit qui fait que j'aime la nature, ce qui fait que je suis partie à l'aventure. C'est la matrice.

“La Tourette, ce sont mes racines. J'y ai passé mes premiers mois, puis presque tous mes étés. (...) Les premières années, nous accédons à la maison dans une charrette tirée par un âne car le chemin n'est pas carrossable. Nous n'avons ni l'électricité ni l'eau courante. Mon père a construit des toilettes extérieures : aller y faire caca m'horrifie, surtout l'été à cause des mouches à merde. La douche aussi se prend dehors et à l'eau froide ou tiède, selon qu'elle a été chauffée ou non par les tuyaux qui viennent de la source située un kilomètre en amont. Les murs sont en lauze, à l'extérieur comme à l'intérieur. Même les sols sont en lauze. Il y a des toiles d'araignée partout." 

L'écriture de ce livre vous a permis de découvrir des pans de l'histoire de votre famille que vous ignoriez... 

C'est fou ! J'ai découvert que ma grand-mère avait été internée, pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un camp qui s'appelle Levitan. C'est un camp qui a été ouvert peu de temps et où ont été internés des juifs dits “privilégiés” : en couple avec des aryens ou, comme ma grand-mère, dont le mari était officier.

Et ce qui est incroyable, c'est que leur tâche sur place c'était de trier les meubles qui avaient été spoliés par les nazis. Alors pour quelqu'un qui s'apprêtait à écrire un roman intitulé “sauver les meubles”, imaginez !

Cela a-t-il modifié l'importance que vous accordiez à vos meubles ? 

J'ai peu l'instinct de propriété. Mais si je tiens autant à ces meubles, c'est que ceux-là, je ne veux pas les perdre. J'ai envie qu'ils survivent à ma mère, qu'ils m'accompagnent. Qu'ils fassent “partie des meubles” justement.

Chaque chapitre correspond à un meuble. Duquel ne pourriez-vous jamais vous séparer ?

Ce n'est pas un meuble, mais le patchwork. Une pièce qu'a faite ma mère, qui m'accompagne et que j'ai réussi à ne pas perdre. C'est très ancien, je l'ai depuis 40 ans.

“J'aménage petit à petit la maison de Bourgogne que j'ai achetée un an plus tôt et dont les travaux sont tout juste terminés. Je sors le patchwork d'un des cartons récupérés au garde?meuble. J'en recouvre le lit en fer où dort mon fils Joseph, deux ans – quand il ne s'incruste pas dans la chambre de ses s?urs. Dans la pénombre, mon ?il s'attarde sur les motifs du patchwork. Ma mère veillait?elle sur mon sommeil ?"

À quoi est-ce que cela ressemble chez vous ? 

J'ai fait une présentation de mon livre dans une librairie et mon fils de 10 ans était là. On a demandé s'il y avait des questions à poser, personne n'a levé le doigt sauf mon fils qui a dit “Eh maman ! Pourquoi tu n'as pas parlé de tes meubles Ikea ?”. Donc chez moi c'est exactement comme chez tout le monde ! Je n'ai d'ailleurs ni les moyens, ni l'imagination de m'investir là-dedans !

On est souvent sur la route quand on fait des films comme vous. Pensez-vous avoir développé un rapport particulier avec le fait d'être chez soi ?

Je suis quelqu'un qui n'aime pas tellement être chez soi, le meilleur moment de ma journée c'est quand je pars de mon appartement. Par exemple, je n'écris pas chez moi, j'ai besoin d'être ailleurs. Quand je rentre chez moi le soir, j'ai toujours une petite appréhension.

Et en même temps, c'est un des biens les plus précieux. Avoir un toit ça devrait être un droit inaliénable, parce que ça n'est pas seulement le fait d'avoir chaud, c'est aussi le droit à avoir un endroit à soi, à l'abri des regards, à l'abri des agressions.