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SOLIDARITÉ -  Un groupe de 8 personnes a choisi de vivre sans aucun confort matériel et de dormir dehors, pour vivre la même expérience qu'un sans-abri. 

“Dormir et manger dans la rue, c'est un combat. Plus le temps passe, plus nous étions crevés. Littéralement vidés.” Voilà comment Philippe, volontaire pour vivre dans la rue, résume cette expérience glaçante. Mais s'il a eu peur de se frotter au regard des gens, il reconnaît qu'ils ont finalement été “bienveillants dans leur globalité.” 

A l'origine de cette initiative un brin provocatrice, on trouve Emmanuel Ollivier, de l'Armée du Salut et Michel Dubois de l'association L'un est l'autre. Les deux hommes ont voulu confronter des gens de la classe moyenne à la dureté de la vie dans la rue : Comment peut-on “survivre” au quotidien sans savoir forcément où on va dormir ? La retraite de rue, c'est « l'expérience de la vulnérabilité. », ajoute Emmanuel.

Au-delà de l'aspect défi, qui peut choquer, nous avons voulu comprendre les motivations des volontaires. Qui sont les participants de cette retraite ? Un psychiatre, une assistante sociale, un patron d'entreprise… Leurs raisons qui poussent à vivre cette aventure sont diverses, nous explique Emmanuel, qui mentionne la dimension sociale, mais aussi spirituelle.
“Dans cette retraite de rue, il y'a beaucoup de cercles de paroles et d'écoute. On peut même parler de temps de méditation.” Enfin, l'organisateur parle de dimension psychologique, comment les gens parviennent à gérer l'émotion et à surmonter cette peur de “ne pas s'en sortir”, ressentie par tous les participants. 

Le Guide du routard, mais pour les SDF

“Pendant la retraite, on est toujours sur le qui-vive, on n'a plus de certitudes” : C'est le cri du coeur de Philippe, qui nous résume cette expérience comme étant “à la fois très riche mais aussi épuisante. On fait 50 km en cinq jours, on dort sur des cartons...” 

Très vite, les participants vivent au rythme de leurs besoins alimentaires et rudimentaires, comme celui d'aller aux toilettes. Une source de stress permanente. Il faut savoir se débrouiller vite. Ils se sont nourris grâce aux Restos du coeur et en mendiant. Philippe nous apprend par ailleurs que Paris dispose d'un réseau de toilettes publiques de grande qualité. 

Ce qui l'a aidé ? Un guide gratuit disponible dans toutes les mairies de Paris, qui aide les sans-abris à vivre dans la rue, en indiquant des points de couchages et de douches, par exemple. “C'est un peu comme le Guide du routard, mais pour les SDF !”, s'exclame-t-il. 

Les retraites de rue

Le fait de mendier a été extrêmement difficile

“Mendier de l'argent a été le moment le plus pénible, psychologiquement parlant”, nous confie Philippe d'une voix émue. Cela été plus facile pour une femme, qui selon lui suscitait le côté “protecteur' des passants. Certaines personnes lui ont proposé d'aller manger et même de la loger chez eux.  

Emmanuel ajoute : “Attention, on ne triche pas. Lorsqu'on rencontre des vrais sans-abris, on leur explique, ou alors on met une pancarte sur laquelle on indique que nous vivons une expérience dans la rue. Ça attise beaucoup de curiosité et de solidarité.” 

Les deux participants nous apprennent également que les sans-abris qu'ils ont croisés font preuve de beaucoup de fraternité avec leurs camarades. Ils sont rassurants, emphatiques et proposent leur aide. Incroyable et déstabilisant ! “Quand vous vous promenez après, vous avez un autre regard, c'est sûr”, nous glisse Philippe. 

"Dans la rue je m'ouvre à l'inconnu, je suis témoin et j'agis"

Selon Emmanuel, l'expérience de la rue est celle de mettre son corps et son psychisme en action en permanence. Lorsque l'on s'ouvre à la souffrance, fatigué-e de marcher toute la journée et de dormir dehors, on se rend compte qu'on lâche prise et “qu'on se sent en sécurité grâce à l'environnement de groupe”.  

« La solidarité est extrêmement importante. Dans la rue, on peut aussi avoir de belles expériences, les relations humaines sont plus fortes à cause de la précarité », dit Philippe. Il insiste sur le fait qu'on s'intéresse à des gens à qui on ne prêterait pas forcément attention en temps normal.

« Dans la rue, je m'ouvre à l'inconnu, je suis témoin et j'agis. Bien sûr que des liens se créent. Quand on fait la queue devant les Restos du coeur, les gens se parlent, se racontent leur vie. Ça permet aussi de patienter et d'oublier qu'on a faim”, confirme Philippe. 

Une couverture et une pièce d'identité, pas plus !

Il faut se mettre en situation avant la retraite, nous apprennent Emmanuel et Michel, qui envoient un mail pour expliquer les règles et faire quelques recommandations : Il est conseillé de ne pas se laver, de ne pas se changer pendant quelques jours, et de mettre plusieurs couches de vêtements s'il fait froid. Avec soi, on garde une couverture et une pièce d'identité, c'est tout !

Les participants font aussi un geste très fort : avant de commencer la retraite, ils doivent demander de l'argent à leurs proches qui sera ensuite reversé dans un but caritatif, par exemple un repas pour les sans-abris. Cet argent est symboliquement représenté par la confection d'un collier de perles, chaque perle représentant une donation d'un participant.

Une belle leçon d'humilité, pas toujours facile. “Un professeur de la Sorbonne a eu énormément de mal à demander de l'argent à ses collègues, explique Emmanuel. Cela permet de tester la volonté de la personne, voir si elle a vraiment envie de vivre l'expérience, si elle est prête. Une part de sacrifice est indispensable”.
Après cette confrontation avec sa propre conscience sociale, les organisateurs proposent aux participants de livrer un témoignage écrit de l'impact que cette expérience a eu dans leur vie. “Ils ressortent tous très marqués de ces cinq jours. Une retraite de rue est un véritable plongeon”, conclut Emmanuel.

Les retraites de rue