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PORTRAIT - Devenu aveugle à 32 ans, Éric Brun-Sanglard réussit un pari fou : passer de publicitaire à architecte d'intérieur. Sa démarche : repenser un lieu grâce ses autres sens.

Grande silhouette et assurance tranquille, Éric Brun-Sanglard assume parfaitement, et avec humour, ce qu'on aurait tendance à prendre, au premier abord, pour un handicap. Pour preuve, cet échange avec une exposante du salon parisien Maison et Objet, en janvier dernier.

Elle prend en photo la carte de visite qu'il lui tend. "C'est bien net ? Je ne vois pas très bien", demande-t-elle, en rougissant aussitôt de sa maladresse. "Montrez-moi, je vais vous dire", répond avec malice son interlocuteur.

Éric Brun-Sanglard, 54 ans, n'est pas à un paradoxe près. Sur sa carte professionnelle, un métier surprenant : architecte d'intérieur.

La traversée du miroir

Ce jour-là, il parcourt les allées du salon dédié au design et à la décoration. Une exploration essentielle, puisqu'elle lui permet de toucher du doigt, au sens propre, les dernières tendances. Il caresse les matières, manipule les objets, discute avec les créateurs.

Son mari, Jacques Bot, également architecte d'intérieur, le guide avec beaucoup d'attention. Mais lorsqu'il passe devant un sculpteur, repéré sur internet, il se ravise. D'un coup d'oeil, il estime les oeuvres un peu kitsch, les couleurs trop franches.

Éric, lui, insiste pour s'approcher, et au toucher, est séduit par le mouvement des personnages en bronze qui s'élancent en avant, sortant d'un panneau en verre dépoli. Perceptions contrastées.

"C'est la traversée du miroir", évoque-t-il, après avoir acheté la sculpture. Et dressant un parallèle avec sa propre vie : "C'est l'évasion d'un monde visuel vers un monde sensoriel." Ce passage, il le raconte attablé dans un stand de design italien, à l'écart de la foule bruyante du salon.

© Hugo Passarello Luna

Éric Brun-Sanglard savait qu'il allait perdre la vue. Un virus, associé au sida contracté dans sa jeunesse, détruisait peu à peu sa rétine depuis plusieurs années. Mais lorsqu'il se réveille aveugle, "le 5 novembre 1994", se rappelle-t-il très précisément, sa carrière de publicitaire est interrompue brutalement. Une carrière florissante, un rêve américain, bien loin de Chamonix, sa ville natale.

De nouveaux repères

Sa maison sur les hauteurs de Los Angeles est alors en pleins travaux. "J'avais prévu de l'agrandir. Elle était déjà grande, mais aux Etats-Unis ce n'est jamais assez", se souvient-il, souriant des ambitions de sa vie d'avant.

Pour survivre financièrement, il décide alors de terminer le chantier, et de revendre sa maison.

Il fait le tour de ses nouveaux repères : "les sons de la maison, le bruit du réfrigérateur, de la tuyauterie, du moteur de la piscine, sont devenus mes points cardinaux. Et puis les odeurs, que ce soit les planchers en bois, le cuir, les rideaux, les produits utilisés pour peindre les tissus."

Éric Brun-Sanglard découvre aussi qu'il peut ressentir l'énergie des couleurs, comme il l'explique dans cet extrait :

Il redécore sa maison : "je l'ai faite comme pour moi, pour me sentir en sécurité émotionnelle." Et contre tout attente, elle est vendue très rapidement, à un prix supérieur au marché, dans une période difficile pour l'immobilier aux Etats-Unis.

À ce moment du récit, une femme s'approche derrière lui, et lui pose les mains sur les yeux. Surprise, et retrouvailles avec son amie Patricia Lasserre, directrice de l'école d'architecture d'intérieur Cread à Lyon.

Elle l'a rencontré en 2011, alors qu'il venait de rentrer en France. Découvrant son histoire, elle l'a appelé sur un coup de tête. Depuis il intervient régulièrement auprès de ses étudiants pour les inciter à fermer les yeux, et à ressentir les lieux avec leurs autres sens. "Il les encourage aussi à affronter leurs peurs, à se dépasser", complète l'architecte.

Une vie en montagnes russes

Car Éric Brun-Sanglard, après le succès de sa première vente à Los Angeles, a suivi son intuition. Il redécore d'autres maisons, se fait connaître et gagne à nouveau très bien sa vie. Il se fait une construire une demeure de rêve... qu'il doit revendre quelques années plus tard, pour solder le million de dettes que lui laisse l'associé qui l'a, dit-il, escroqué, profitant de son handicap.

"Mylène Farmer voulait absolument ma maison, mais c'était trop cher pour elle. Alors Pénélope Cruiz l'a achetée", précise-t-il avec fierté.

Il repart à l'attaque, avec une idée d'émission de télé, le Design à l'aveugle, qui séduit la première chaîne américaine démarchée. Gros succès, très bonne presse... jusqu'à ce que ses problèmes de santé l'arrêtent à nouveau.

Il bénéficie in extremis d'une greffe de rein, après forces rebondissements (une opération annulée la veille par son chirurgien, un an d'attente avant de se voir proposer une autre opération, mais à l'autre bout du pays, et à condition de décrocher les dernières places du dernier vol de la journée...).

De retour en France en 2010, pour se rapprocher de ses parents après plus de 30 ans passés aux États-Unis, il refuse l'émission de télévision que lui propose TF1. “Ils m'ont dit « super, nous on adore faire pleurer les gens »", raconte-t-il. "Quand j'ai vu qu'ils ne plaisantaient pas, j'ai décliné." D'accord pour utiliser l'histoire de sa vie, lors de conférences par exemple, mais seulement pour inspirer le public.

Aujourd'hui, il se consacre encore à quelques projets d'architecture avec son mari, mais s'investit surtout dans la recherche d'une maison à retaper dans le Sud. Il rêve d'y organiser des rencontres entre amis, clients et artistes, autour de la musique, de la cuisine, de la philosophie, du vin... Tout ce qui fait sens.

Éric Brun-Sanglard en quelques dates

1962 : Naissance à Chamonix
1980 : Départ aux Etats-Unis
1994 : Perd la vue
2005 : Produit son émission de télévision, The Blind Designer
2010 : Publication de son autobiographie, Au-delà de ma nuit, aux Presses de la Renaissance