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RENCONTRE - Benjamin Vidmar a apprivoisé le climat extrême du Svalbard pour cultiver sous serre sans aucun engrais chimique. Son secret : la permaculture.

"Je n'ai jamais vraiment aimé l'hiver." C'est avec ces mots que Benjamin Vidmar commence notre entretien par téléphone. Pourtant, à l'autre bout du fil, ce chef cuisinier de 39 ans se trouve à Longyearbyen, sur l'archipel du Svalbard, au nord de la Norvège.

Dans cette petite ville au-delà du cercle polaire, il fait presque -20°C en moyenne en février. Même en été, la température s'élève difficilement au-dessus de zéro.

Benjamin Vidmar a quitté la Floride, un État très ensoleillé du Sud des États-Unis, pour s'y installer en 2008, en se faisant engager dans la cuisine d'un hôtel. Et, en 10 ans, il est parvenu à un exploit : faire renaître une agriculture locale à petite échelle, pour alimenter les rares habitants en produits frais.

© Benjamin Vidmar

"Les gens faisaient pousser des choses ici pendant l'été, jusque dans les années 1950 ou 60, raconte-t-il. Mais ils ont arrêté parce que c'était trop difficile." Il est le premier depuis à tenter cette expérience folle : faire pousser des tomates, des oignons ou encore de la coriandre dans une serre en forme de dôme géodésique, où il fait actuellement -5° C.

Pas de manipulation génétique ni d'engrais chimiques révolutionnaires pour cela. Son secret : la permaculture, cet art qui consiste à repenser la culture de son potager, pour imiter au mieux la nature.

 

How To Garden In The Arctic _ Mach _ NBC News from Polar Permaculture Solutions, AS on Vimeo.

Des vers de terre qui s'épanouissent dans un sauna

Benjamin Vidmar a d'abord expérimenté l'hydroponie, un système de culture hors-sol dans lequel les plantes poussent sur des billes d'argiles ou de la laine de roche, et qui nécessite des engrais chimiques.

Mais cela ne le satisfaisait pas. Car à Longyearbyen, il n'y a pas de système de traitement des déchets. Tout risque donc de terminer directement dans l'océan, y compris les produits phytosanitaires, ce que Benjamin voulait à tout prix éviter. La solution pour avoir le moins d'impact possible sur cet environnement fragile : les vers de terre.

"Il n'y en a pas dans cette région, il fait trop froid pour qu'ils survivent, explique ce cultivateur de l'extrême. Ça a pris un an et demi pour obtenir l'autorisation d'en importer." À présent, ils s'épanouissent dans des lombricomposteurs, eux-mêmes placés dans "un sauna", en réalité une tente avec un chauffage, où il fait 10°C.

Ces lombrics digèrent les déchets verts issus du potager et fournissent en échangent un compost de très bonne qualité, qui enrichit la terre des pots et les bacs dans lesquels poussent les légumes.

© Benjamin Vidmar

Un cercle vertueux respectueux de la nature

Benjamin Vidmar, désormais à la tête de la petite entreprise Polar Permaculture, livre sa récolte à l'épicerie et aux restaurants locaux. Il récupère ensuite les bacs en plastique dans lesquels sont livrées les herbes aromatiques pour les réutiliser, ainsi que les tiges et les feuilles pour les composter.

Pour parfaire ce cercle vertueux, les lombrics servent de repas aux cailles élevées dans une pièce chauffée, le "laboratoire" de Benjamin. De quoi fournir des œufs frais et très prisés.

Ce pionnier de la permaculture dans le grand Nord démontre ainsi que ce mode de culture est viable. "Si ça marche ici, ça peut marcher partout."

Prochaine étape pour lui : investir dans un méthaniseur domestique. Cette machine (dont nous vous avions montré un exemple dans cet article) transformerait les déchets verts en compost mais aussi en biogaz, ce qui permettrait de chauffer la serre de façon écologique. Ainsi, il pourrait y cultiver toute l'année, et pas seulement de mi-avril à septembre.

Aujourd'hui, cet États-Uniens ancien fan des tropiques adore son nouveau mode de vie. Même le manque de lumière pendant cette longue période d'octobre à février, durant laquelle le soleil reste couché, ne le gêne pas.

"J'aime la saison froide, assure-t-il. C'est très tranquille." On aimerait bien venir le vérifier, et goûter, nous aussi, la morsure du froid et ces légumes extraordinaires.