| |

VOISINAGE - Avouez-le, vous savez exactement à quelle heure votre voisin va se coucher et avec qui. Mais au fait, pourquoi ça nous intéresse autant ?

Le voisin a une nouvelle copine. Vous le savez parce que vous l'avez vue à travers le judas. Et puis, avec les bruits qui émanent de l'appart du jeune homme qui habite à côté, vous comprenez qu'ils ne sont pas là pour jouer à la belotte. Tiens, tiens, vous ne seriez pas en train d'espionner votre voisin ?

Voir si le parquet est plus vert ailleurs, ça n'est pas un drame, loin de là ! “Ça fait partie du rapport à l'autre”, explique même Hélène L'Heuillet, maître de conférence en philosophie, psychanalyste et autrice de l'ouvrage Du voisinage (Albin Michel, 2016). ”Si on était complètement indifférent à ce qui se passe sous nos yeux, y compris dans le face à face, ça serait très inquiétant.”

D'après elle, le voisinage, c'est du corps à corps, c'est sensoriel. Comme nous sommes dotés d'yeux et d'oreilles, il est normal de regarder le voisin d'en face. Mais pourquoi diable s'intéresse-t-on à la vie de gens qu'on ne connaît pas ?

Ceux d'en face nous provoquent

On n'aime pas espionner tous nos voisins. Ceux qui nous intéressent sont souvent ceux qui sont en face de nous ou au même niveau”, évoque en préambule la psychanalyste.

Sans s'en rendre compte, ils stimulent notre curiosité, ils provoquent notre œil. Comme s'ils avaient un lourd secret à cacher. C'est d'ailleurs tout le ressort fantasmatique du film Fenêtre sur cour d'Hitchcock. Sans aller jusqu'au meurtre, on attend donc de nos voisins qu'ils nous offrent un spectacle un peu croustillant.

Chez mes parents quand j'étais plus jeune, j'allais sur le balcon pour aller écouter mes voisins qui parlaient tout le temps à la fenêtre”, témoigne Anaïs*.”C'étaient des commères qui se racontaient tous les potins de l'immeuble. J'allais ensuite rapporter tous les détails à mes parents.

Le voisin est comme moi, mais pas vraiment

Depuis sa cuisine, Vincent aperçoit un écran géant dans un immeuble voisin. “Le gars qui vit là à une télévision tellement grande que j'essaie chaque soir de deviner ce qu'il regarde. C'est mon petit rituel du soir !

Dans nos villes, on s'empile de plus en plus. L'habitat de masse est plus présent que jamais. Alors on se demande comment vivent les autres dans notre environnement commun, dans ce quartier que l'on partage, dans un appartement semblable au nôtre. Si proches et si lointains, car il arrive que deux appartements mitoyens cachent des réalités diamétralement opposées.

C'est le cas par exemple de Matthieu et ses voisins d'en-dessous. “J'imagine leur vie, ils ont le même appart que moi. Pendant un moment, le mari nous harcelait parce qu'il trouvait qu'on faisait trop de bruit. Avec ma coloc, on pensait qu'il devait croire qu'on avait quelque chose contre lui. On a tapé son nom et son prénom sur google, on a découvert son blog avec des articles un peu complotistes. C'est la preuve qu'il se faisait des films ! En fait, je l'ai stalké [“espionné”, ndlr] car j'avais besoin de comprendre, de trouver des explications rationnelles au fait qu'il soit si différent. Maintenant, je continue de voir s'il publie d'autres choses, juste par curiosité”.

C'est toute l'énigme de la condition humaine. Le voisin est en face de moi, je suis happé par le spectacle de celui qui est comme moi et en même temps complètement inconnu. Je guette la dissemblance, je guette tout ce qui peut m'éloigner de lui alors même qu'il est si proche”, interprète Hélène L'Heuillet.

C'est pourquoi il y a aussi de la haine dans ce regard que l'on porte sur l'autre, parce qu'on veut qu'il soit comme nous, mais on veut aussi qu'il ne le soit pas. Comportement troublant, non ?

Espionner, c'est s'ennuyer

Mine de rien, espionner ses voisins, avouons-le, n'est pas très glorieux. D'ailleurs, c'est une activité que l'on fait plutôt en secret, sans s'en vanter.

Vous pouvez remarquer que quand on est un peu désoeuvré, on est dans notre fauteuil à la fenêtre, on ne sait pas trop quoi faire, et puis soudain on est attiré par celui d'en face”, explique la spécialiste.

Dorothée fait partie de celles et ceux qui espionnent par ennui. “Je suis célibataire et j'ai parfois des soirées un peu monotones. Alors j'ai l'impression d'avoir une vie un peu excitante quand j'écoute mes voisins. J'ai su comme ça que ma voisine s'était faite plaquer, et qu'elle a ensuite déménagé. C'est un peu comme un feuilleton grandeur réelle.”

Voilà une des raisons pour laquelle la mamie d'en face passe son temps à vous épier derrière son rideau.

Espionner, c'est faire jouer son imagination

Dans notre société narcissique, de spectacle, on mise beaucoup sur l'apparence, rapporte l'experte. “Notre rapport à l'autre passe beaucoup par l'image, l'imagination, et le regard”, ajoute Hélène L'Heuillet.

Cela explique pourquoi Medhi, dans un demi-sourire, avoue regarder de temps en temps par les fenêtres de l'hôtel voisin, le regard désireux d'apercevoir une jolie jeune fille.

Et d'après Hélène L'Heuillet, pas de question de genre ou de statut social : plus on est en vis-à-vis, plus on va avoir tendance à espionner ses voisins. Et même dans des zones pavillonnaires, tant que l'on peut voir chez l'autre, on sera tenté.

Espionner, c'est être voyeur ?

Forcément, quand on pense espionnage, on pense un peu voyeurisme. “En regardant de l'autre côté, on cherche le détail croustillant, on observe comme l'autre est habillé, s'il est habillé, et je ne parle même pas de chercher à revivre une scène primitive par fenêtre interposée”, expose la psychanalyste.

Marine* l'assume plus ou moins : elle aime regarder le spectacle que lui offrent ses voisins en fin de soirée ou le samedi après-midi, quand ils oublient de fermer les volets.

Le pervers regarde juste. Le voyeur à tendance à se cacher et il y a un moment où il a besoin de se montrer”, note l'experte.

Dans le fameux podcast Transfert proposé par Slate, Hugo, un jeune trentenaire, raconte avec une incroyable variété de détails l'engrenage dans lequel il s'est retrouvé : alors que ses nouveaux voisins viennent d'emménager, il commence à les épier de temps en temps, jusqu'à tenter l'impossible pour devenir ami avec eux. Il les espionne, s'immisce de plus en plus dans leur vie, et finit par s'inviter à leur mariage sans y avoir été convié.

Un comportement extrême qui s'explique aussi par l'envie d'être découvert, d'être interrompu et remis à sa place. “Dans un comportement voyeuriste, ça n'est pas marrant d'espionner ses voisins s'il n'y a pas un moment où ils se sentent gênés d'être observés”, décrypte Hélène L'Heuillet.

Vous l'aurez compris, entre espionner et jeter un coup d'œil, il y a quand même une sacrée différence. Entre intérêt pour l'autre, fascination, jeu pervers… à vous de respecter quand même les bonnes règles de savoir vivre.

D'ailleurs, faut-il être ami avec ses voisins ? La réponse ici !

*Les prénoms ont été modifiés

Passez à l'action