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TEL PÈRE, TEL BLOG - De plus en plus actifs sur la toile, les pères veulent changer le regard sur leur rôle et contribuer à une parentalité plus égalitaire.

Ils brodent des doudous et des couvertures pour leurs enfants, font les allers et retours à la crèche, prennent les rendez-vous chez le pédiatre et en plus, ils partagent toutes leurs expériences sur le web ! Eux, ce sont les papas blogueurs.

Des hommes modernes, donc, des "nouveaux pères" qui commencent à peine à exister médiatiquement, à travers le podcast Histoire de darons ou la revue Daron Magazine par exemple, dont l'issue malheureuse (quelques numéros et bye bye) prouve qu'il reste encore pas mal de chemin à faire.

Et puis il y a les blogs de papa, qui œuvrent dans l'ombre. Oui, en 2019, les blogs continuent d'exister, même s'ils prennent des formes un peu différentes, amalgame de pages Facebook, de comptes Instagram et de sites Internet en voie de professionnalisation. Nous avons interrogé trois blogueurs pour comprendre comment leur était venue l'envie d'écrire sur la parentalité et ce que leur voix pouvait apporter au sujet : Desperate Houseman, Don't Worry Be Daddy et Je Suis Papa.

Pourquoi commencer un blog de papa ?

Tous ont commencé un peu par hasard, même si Desperate Houseman avait déjà lancé son blog perso en 2007, c'est en général la découverte de la paternité qui provoque un déclic. Pour Don't Worry Be Daddy, c'est même la naissance de jumeaux durant sa reconversion professionnelle qui lui a donné l'idée du blog. Un peu plus de temps libre, des histoires à raconter, il n'en fallait pas plus pour se lancer.

Vécue comme une expérience originale et fondatrice, la paternité libère souvent une parole qui sommeillait déjà quelque part. Olivier, créateur de Je Suis Papa, était journaliste, mais il cherchait une voie d'écriture plus personnelle : "Je voulais utiliser le “je”, parler d'un sujet plus intime... La naissance de ma fille m'a offert un bon sujet."

Comment réagissent les proches face à ce hobby a priori inhabituel pour un homme ? "Ma femme, ça l'a pas étonné, se souvient Don't Worry Be Daddy, elle savait que j'aimais bien raconter des histoires sur nos enfants, faire réagir, faire rire… Elle m'a montré les blogs, elle m'a encouragé !" Idem pour Olivier de Je Suis Papa : "J'étais moteur dans l'idée d'avoir un enfant dans le couple, alors ça n'a pas surpris autour de moi. Mais les gens trouvent ça exotique malgré tout ! Ils sont aussi impressionnés par le parcours, on fait 200 000 visiteurs uniques par mois alors que je suis parti de rien !"

Lutter contre les clichés sur les pères

A l'origine de l'écriture, il y a aussi une prise de conscience : le monde de la parentalité est exclusivement un monde de femmes et (presque) tout le monde fait comme si c'était normal. Ces pères ont tous vécu l'expérience d'une forme de mépris de leur statut. "Le mot papa est-il tabou ?" s'interroge carrément Desperate Houseman.

Père au foyer (d'où son nom, en référence à la série américaine), il assume quasiment 100% des tâches parentales, et pourtant on s'adresse à lui comme à un second rôle. "Tout tourne autour des mamans, même d'un point de vue marketing, explique-t-il. Au supermarché, les caisses prioritaires ont un sigle "jeune maman", sur l'autoroute, les espaces à langer sont dans les chiottes des femmes, le médecin vous voit arriver, il vous dit : - vous direz à la maman que..."

Un papa qui brode des t-shirts Yoshi, c'est pas commun ! © Don't Worry Be Daddy

Olivier de Je Suis Papa enchérit : "Avant la naissance, l'échographe et la sage-femme ne s'intéressaient pas à moi, c'est comme si j'étais le chauffeur. A l'école, la directrice de maternelle me dit qu'à 16h c'est l'heure des mamans. Sur le coup, je ne comprends pas ce que c'est ! En fait, c'est juste l'heure de la sortie, sauf que je suis papa et c'est moi qui vais chercher ma fille."

Le pire pour lui ? "Les gens dans la rue qui nous expliquent la vie parce qu'on n'aurait pas l'instinct maternel. Il faut garder son calme dans ces cas-là. J'ai pris du recul ensuite et ça m'a convaincu que la parentalité est le premier combat à mener pour l'égalité des sexes. Le repositionnement de l'homme comme père permet de repositionner la femme comme femme".

La preuve qu'on peut partager équitablement les tâches

Nos trois blogueurs ont ce point commun : ils ont pris conscience de l'importance du partage des tâches dans le couple avec la paternité. "La parité commence quand on est parents !" assure Desperate Houseman. "En tant qu'homme au foyer, je supporte toute la charge mentale du couple, mais en le faisant j'ai compris ce que vivaient les femmes. Les hommes qui disent “je sais pas si je serais capable”, c'est faux, ce n'est pas une question de genre : aller chez le médecin, remplir les papiers administratifs, tout le monde peut le faire !"

Pour Don't Worry Be Daddy aussi, il existe un avant et un après. "Avant d'être père, ma place n'était pas vraiment trouvée… On était jeunes et étudiants, pas impliqués dans cette histoire de partage des tâches, on jouait aux jeux vidéo et on sortait entre copains. Ma femme a été plus vite impliquée, et j'ai suivi avec le premier enfant. Il a fallu faire le ménage, s'occuper des choses de la maison, ne pas laisser traîner les réparations, bref arrêter d'être laxistes."

Existe-t-il un regard singulier de père sur la parentalité ?

Oui et non. Evidemment, le regard d'un père et d'une mère sur leur enfant ne diffère pas en fonction du sexe, mais plutôt de l'histoire personnelle de chacun. C'est ce que nous explique Je Suis Papa notamment. "Les pères et les mères n'existent pas, il y a un regard de parent avant tout. On sexualise parce qu'on veut construire des schémas différents. Pour moi, les deux sont égaux dans la parentalité, il existe une multiplicité de regards hommes et femmes."

Au point d'ajouter : "Mon blog s'appelle Je Suis Papa, mais c'est idiot, je ne devrais pas sexualiser la parentalité, je devrais le renommer Je Suis Parent". Sur le papier sans doute, pourtant il semble important de nommer le père et de le faire exister symboliquement, sans quoi beaucoup d'hommes risquent de ne pas se sentir concernés. Sur Internet, on ne compte d'ailleurs plus les sites dédiés explicitement aux seules mères, Magicmaman, Avisdemamans, Parolesdemamans, Bébésetmamans...

© Olivier de Je Suis Papa et sa fille

Cette importance du symbole, Don't Worry Be Daddy l'a bien comprise. "Un papa gros et barbu, qui fait de la broderie, c'est totalement décalé ! s'exclame-t-il. C'est comme ça que j'ai réussi à interpeller, à apporter un point de vue différent. Ok, je brode, mais au lieu d'utiliser des roses et des paysages, je reprend des motifs de la culture geek, des jeux vidéos, des personnages de BD et de mangas... Là, je viens de terminer une sortie de bain Sherlock Holmes pour ma fille."

Pour Desperate Houseman aussi, défendre le point de vue d'un père n'est pas totalement absurde. "J'ai même réussi à écrire sur l'allaitement sans jamais être insulté ! s'étonne-t-il. C'est paradoxal que les femmes soient bien plus agressives entre elles sur ce thème qu'avec un homme. Peut-être parce qu'on va en parler de façon moins viscérale, on a un peu plus de recul..." Un peu geek, un peu décalé, un peu déconneur, le papa blogueur essaye de tracer son propre sillon, mais il n'échappe pas à ce terrible constat : son lectorat reste majoritairement féminin.

Les hommes finiront-ils par lire des blogs qui parlent de couches et de La Reine des neiges ?

Comme le résume Don't Worry Be Daddy, "le truc, c'est que les hommes cherchent moins de conseils de parentalité sur le web. Même si je suis un papa, 88% de mon audience, ce sont des femmes…" Le site de Je Suis Papa, lui, est lu à 80% par des mamans, sauf sur la page Facebook où le ratio approche le 50-50.

Alors, impossible de concerner les pères ? Ce n'est pas l'avis de Desperate Houseman, qui espère pouvoir faire des émules grâce à son blog. "Il y a des gens qui prennent des congés parentaux parce qu'on leur donne l'idée. Et puis on voit de plus en plus d'initiatives autour de la paternité, comme le mouvement Happy Men qui milite pour le bon équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle des hommes", affirme-t-il.

Quelques lueurs d'espoir, donc. Qui sait ? Peut-être verrons-nous un jour des tables à langer dans les toilettes des hommes et des sigles avec des papas en train de porter un bébé dans les caisses prioritaires de supermarché...