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VISITE GUIDÉE - Notre architecte globe-trotteuse s'est rendue dans la cité construite par Panasonic. Elle y a découvert une vision de la ville durable surprenante, un peu trop artificielle et technologique à son goût.

Maïlys Dorn, architecte d'intérieur et auteure du blog optimisemonespace.com, est partie avec sa famille pour un tour du monde de 333 jours. Partout, elle pose la même question : "Quel sera l'habitat de demain ?". Elle partage ses rencontres et découvertes sur 18h39.fr.

J'avais gardé le Japon pour la fin de mon voyage, en lui octroyant 6 semaines. J'étais certaine que j'allais adorer ce pays, depuis la découverte de l'ouvrage Japon : l'archipel de la maison (éditions Lézard Noir, 2014). Aussitôt atterris, surexcitée, j'ai plongé à la recherche de ces maisons d'architectes qui pensent à l'aménagement intérieur avant de penser à l'extérieur. Mais en rencontrant Manuel Tardits, un des co-auteurs de ce livre, installé au Japon depuis plus de 20 ans, il me prévint : les maisons de cet ouvrage ne sont pas faciles à trouver !

J'ai donc fouillé sur internet, à la recherche de l'habitat de demain, version nippone. Et je l'ai trouvé. Mieux que ça. J'ai trouvé la VILLE DU FUTUR. Fujisawa.

© Maïlys Dorn

Une ville où l'on se sentirait en sécurité

Panasonic a eu une idée extraordinaire : créer une ville laboratoire sur les terres d'une de ses anciennes usines, fermée pour cause de baisse de production. Un projet expérimental sur 100 ans. 100 ans, au Japon, c'est un peu comme 400 ans en France, quand on sait qu'en moyenne, les maisons sont construites pour une durée de 25 ans sur l'archipel.

L'idée de cette ville du futur ? Une ville où l'on se sentirait en sécurité. Une ville durable. Une ville autonome. Une ville où l'air sentirait le jasmin et la douceur de vivre … version Japon Futuriste. Il ne m'en fallut pas plus pour me convaincre de prendre un billet de train pour aller à Fujisawa.

La ville est dessinée en cercle, avec une place centrale au milieu, les maisons autour, et les services (magasins, bibliothèque, clinique…) à l'extérieur du cercle. On se gare à l'extérieur, et on remarque l'alignement de dizaines de panneaux solaires, prévus pour approvisionner les habitants de Fujisawa en cas de coupure d'électricité. Ces coupures sont à prévoir, dans un pays régulièrement touché par de gros tremblements de terre.

Le premier bâtiment, face au parking, est un centre de soins. Il partage les fonctions de clinique, maison de retraite, et crèche. L'idée du mélange de générations me plaît. Je rentre dans la ville par un des chemins qui mènent au centre. L'ambiance contraste avec le Tokyo très animé que j'ai quitté le matin même. La ville est déserte et silencieuse, mais de nombreux panneaux me préviennent de tenir mes enfants par la main : sécurité, sécurité !

À la recherche des habitants de Fujisawa

Je cherche en vain à rencontrer des habitants. Au loin, j'aperçois une dame qui arrose ses fleurs, mais elle disparaît aussitôt que je m'approche. Enfin, j'arrive sur la place centrale. Sur la place, une aire de jeux. Je vais pouvoir rencontrer des familles ! Non. Les parents n'ont absolument pas envie d'être perturbés dans leur tranquillité pour discuter avec 4 étrangers. Aussitôt mes enfants sur les toboggans, les mamans de Fujisawa indiquent aux leurs qu'il est temps de rentrer.

© Maïlys Dorn

J'aperçois alors un groupe d'adultes en cravates tous munis d'écouteurs. Ils suivent une guide qui parle dans un petit micro en avançant au pas de course. Une visite organisée ! Parfait ! Cette visite est en japonais, mais il doit certainement exister une version anglophone ? Au bout d'une heure d'enquête, j'arrive enfin dans un bureau officiel. Une grande salle remplie d'écrans de contrôle, dans laquelle une vingtaine de personnes s'affairent sur leurs claviers.

On me reçoit à l'entrée en me demandant pourquoi je souhaite une visite guidée. Pour qui je vais écrire. Ce que je vais raconter. Je dois convaincre de ma motivation et de mes sentiments positifs à l'égard de Panasonic, Fujisawa, et l'archipel tout entier. On finit par m'octroyer un rendez-vous quelques jours plus tard. Une visite pour moi toute seule, la seule visite anglophone du mois, moyennant la modique somme de 250€. C'est qu'il faut prouver sa motivation à enquêter sur le futur, ici.

Tatami Room et boutons de contrôle

Quelques jours plus tard, me voilà prête pour le rendez-vous de ma vie. Et je dois dire que je n'ai pas été déçue. En introduction, boisson rafraichissante, petit film promotionnel pitché en direct par ma guide, prêt de parapluie, tout était prévu. J'ai tout vu. Tout ce que vous, vous ne pourrez jamais voir, si vous vous contentez d'aller à Fujisawa faire les touristes curieux.

La visite a commencé par la visite de la fameuse salle "tour de contrôle". Sonoko m'a expliqué que des agents surveillaient la ville jour et nuit, pour offrir une "barrière de sécurité invisible" à ses habitants. En observant son sourire professionnel, j'ai fini par lui demander : "Et vous, Sonoko, aimeriez-vous vivre à Fujisawa ?" Surprise, mais honnête, Sonoko m'a simplement répondu tout doucement. "… no". Ce à quoi j'ai rétorqué : "Why ?". Cette question a mis mal à l'aise Sonoko, ses collègues pouvaient nous entendre. Nous sommes donc sortis pour continuer la visite. Le temps pour Sonoko de reprendre ses esprits, et de me trouver une réponse toute faite. "C'est-à-dire qu'ici, les règles d'urbanisme sont très strictes, et mon mari et moi avons préféré faire appel à un architecte pour construire une maison qui nous ressemble."

Hâtant le pas, elle m'amena enfin vers LA MAISON DU FUTUR. Une maison témoin, réservée aux visites à 250€. De l'extérieur, la maison ressemblait à un petit pavillon anglais, rien d'exceptionnel, si ce n'est les panneaux solaires sur son toit. En entrant pourtant, on reconnaissait bien l'entrée japonaise. Ah, l'entrée japonaise ! Mon amour des habitations japonaises tient sans aucun doute à cette pièce "tampon" qu'ils savent si bien respecter. Ma guide m'invita aussitôt à enlever mes chaussures pour continuer la visite.

© Maïlys Dorn

Attenant au salon, la maison témoin avait prévu un emplacement pour une "tatami room". J'ai adoré ce concept de pièce largement ouverte sur le salon, qui pourrait servir d'espace de jeux pour les enfants le jour (sans encombrer le salon), et de chambre d'amis la nuit. Un futon roulé était stocké dans une armoire.

Cette tatami-room et cette entrée, étaient bien les 2 seuls éléments architecturaux traditionnels. La cuisine à l'américaine, face au salon télévisé, était entièrement robotisée par Panasonic. On n'en attendait pas moins d'eux ! Mais Panasonic a su se glisser là où on ne l'attendait pas. Pour ouvrir l'eau au-dessus de l'évier, tout un programme. Le mitigeur était équipé de pas moins de 5 boutons. Le premier, pour allumer. Une fois allumé, un simple geste de la main devant le détecteur, et l'eau coulait seule. Un nouveau geste, et l'eau s'arrêtait. Les 4 autres boutons servaient à augmenter ou baisser la température, et la pression. Evidemment, l'eau était éclairée de lumière plus ou moins bleue ou rouge selon la température. Tout à coup, cela m'a semblé complexe de me servir un verre d'eau.

Couchers de soleil à volonté depuis la baignoire

En montant à l'étage, la salle-de-bain m'a offert le plus beau spectacle qu'il m'ait été donné de voir : un coucher de soleil sur le mont Fuji, à observer depuis une large baignoire à bulles. Aucune fenêtre n'était nécessaire pour observer ce mont Fuji venu de nulle part. Un immense écran LED offrait une vue "à volonté" sur le paysage de notre choix. Sur le palier, trônait une coiffeuse d'un genre nouveau. Pas de miroir, mais un écran muni d'une caméra. Curieuse, je m'y assis. "Miroir, mon beau miroir, suis-je la plus belle ?" "Certainement pas", rétorqua l'écran LED. Son logiciel puissant mit en valeur mes rides, en les surlignant de rose fushia.

© Maïlys Dorn

Quelque peu vexée, je redescendis au salon, et remarquai deux éléments que je n'avais pas notés. Un énorme cube magique servait à recycler l'air de la maison, sans avoir besoin d'ouvrir les fenêtres. Formidable ! Sur l'écran de télévision allumé, Sonoko m'expliqua que les habitants pouvaient, à loisir, avoir accès à toutes les informations de la ville, ainsi qu'aux caméras de surveillance de la place centrale. Fantastique. Il était désormais possible de surveiller ses enfants depuis son canapé, lorsque ceux-ci s'affairaient autour du toboggan et du bac à sable. Que Dieu bénisse le progrès !

Je quittai cette maison à regret. Nous nous dirigeâmes alors vers la place centrale. Au centre de la place, trônait une sorte de grand préau-aquarium géant. A quoi cet élément architectural pouvait-il servir ? Se protéger de la pluie ? Attendre le bus ? Non. Ce grand cube vitré était bien mieux que ça. En cas de forte chaleur, les habitants de Fujisawa pouvaient s'y réfugier. En appuyant sur un bouton, une énorme soufflerie démarra, et une fine brume rafraîchit l'atmosphère. Sonoko se mit à parler très fort pour tenter de couvrir le son, tentant de venter les intérêts de ce climatiseur géant d'espace public.

Un arbre. Fujisawa avait trouvé comment remplacer un arbre.

© Maïlys Dorn

Alors que Sonoko me faisait remarquer à quel point les architectes avaient été soucieux de concevoir des maisons à économie d'énergie, qui nécessitaient un usage modéré de la climatisation, je repensais aux maisons à patio tunisiennes, ou à la maison-serre que j'avais visitée au Québec. Je lui demandais alors naïvement : "Mais, Sonoko … les humains savent concevoir des maisons qui ne nécessitent aucun usage de la climatisation, non ?" Dans sa grande honnêteté exemplaire, Sonoko me chuchota : "Certes, mais … vous oubliez que … Fujisawa a été designée par Panasonic. Et Panasonic … fabrique des climatisations." Elle était donc là, la vision du futur.