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TÉMOIGNAGES - Fanny et Anne-Laure ont toutes les deux réorganisé leur quotidien à la naissance de leurs jumeaux. Cela a bouleversé leur rapport à l'espace, au point de repenser leur carrière.

Trois enfants en 18 mois, forcément, ça chamboule le quotidien. “J'ai passé beaucoup de temps à ranger les placards, à tout optimiser pour que le quotidien soit plus fluide”, se souvient Anne-Laure Krasnopolski Vassoney. Tout de suite après la naissance de sa fille, elle est tombé enceinte de jumeaux. 

Avant leur naissance, elle occupait un poste à responsabilité chez SFR. Elle voyageait beaucoup, de centre d'appels en centres d'appels, et gérait de nombreux projets. Mais à force d'optimiser sa maison, elle a décidé d'entamer une nouvelle carrière, comme architecte d'intérieur ! 

Un virage à 180° qui est loin d'être un cas unique. Maïlys Dorn, elle-même spécialiste de l'optimisation d'espace, dispense depuis peu une formation en ligne pour ceux et celles qui souhaitent se reconvertir dans cette branche. “C'est quand même incroyable que sur les 11 premiers inscrits à ce programme d'accompagnement, il y ait 11 femmes dont 10 mamans, et 4 parmi elles qui ont vécu des grossesses multiples !”, observe-t-elle. À moins qu'il ne s'agisse pas d'un hasard ? Deux d'entre elles nous ont raconté leur cheminement.

© Fanny Lorchat

Du “chaos” à la maîtrise de l'organisation

Anne-Laure, qui avait “l'organisation dans le sang”, un talent jusqu'ici très utile dans le cadre professionnel, s'est donc attaquée à un nouveau chantier à l'arrivée de ses garçons. “L'idée, c'était de ne pas avoir mon salon encombré de jeux, on voulait pouvoir continuer à recevoir, raconte-t-elle. J'ai fait un travail de désencombrement pour enlever le superflu.” 

Elle se pose alors beaucoup de question sur son travail, qu'elle a repris très vite, mais dans lequel elle ne s'épanouissait plus. Lorsqu'elle découvre le métier de home organizer, que l'on pourrait traduire par “coach en rangement”, ça a été un déclic. “Tout ce que j'ai appris, je vais pouvoir le mettre en application chez les autres !”, se dit-elle. 

Elle crée sa société et fait quelques prestations, mais s'aperçoit rapidement qu'il lui manque quelque chose : “J'étais hyper frustrée, quand je rangeais, j'avais envie de réaménager l'espace. Mais je n'avais aucune notion, de comment on fait un métré par exemple (un plan avec des mesures, ndlr.).” C'est après un déménagement et la gestion d'un chantier, de rénovation cette fois, qu'elle décide de se former et bascule son activité vers l'architecture d'intérieur, avec La Fabrik d'Intérieurs

© Fanny Lorchat

Fanny Lorchat, elle, habite au Japon avec son mari. Elle a déjà un garçon lorsqu'elle tombe enceinte de jumelles, il y a 11 ans. “Un gros chaos”. Voilà comment elle se rappelle des débuts. “Il faut que tu achètes deux lits, deux chaises hautes, il faut pouvoir tourner autour, ça prend de la place. Mais c'est aussi le temps que l'on n'a plus pour ranger. Pousser une chose pour en attraper une autre, c'est du temps qu'on ne veut plus gaspiller. Ça vous forge une capacité à réaménager les choses.” Pas question de déménager, le couple aimait trop cet appartement de 75 m2. Il a donc fallu s'adapter. Fanny ne partait pas de zéro : elle était déjà architecte. 

Aménager “deux chambres dans une chambre”

Sa reconversion semble à première vue moins spectaculaire. Mais en réalité, en se réorientant vers l'architecture d'intérieur, Fanny n'exerce plus du tout le même métier. “J'en suis venue, en devenant plus mûre, à penser que l'humain était au cœur, raconte-t-elle. Ne m'occuper que de l'enveloppe des bâtiments ne me suffisait plus, je voulais m'occuper des individus.” Sa société, lancée il y a deux ans, s'appelle d'ailleurs Archi-humaine.

Pour illustrer à quel point avoir des enfants a changé sa façon de voir les choses, Fanny raconte cette anecdote : “J'aidais un architecte à répondre à des appels à projets dans la conception de bâtiments pour les personnes âgées. Nous avions fait une visualisation en 3D, ce qui était très novateur à l'époque. Mais je me rends compte que dans notre présentation nous n'avions pas du tout parlé des chambres. Aujourd'hui, ça me choque, c'est le cœur même du logement ! On essayait de promouvoir l'enveloppe mais pas la fonction…” 

C'est tout naturellement dans la chambre partagée par ses filles qu'elle commence à expérimenter l'aménagement intérieur. Au lieu d'installer les meubles contre les murs, elle imagine une structure faite de multiples cases au centre de la pièce, pour créer plusieurs zones : un coin lecture, un bureau double, des rangements pour les vêtements, d'autres pour les jeux, une petite cuisine, “des pleins, des vides, pour jouer avec la lumière de la baie vitrée et permettre des cache-cache malins”.

“Il fallait observer, chercher à connaître parfaitement mes petites clientes, afin que l'aménagement leur plaise et soit adapté à elles”, écrivait-elle alors à des amis, dans un mail qu'elle a retrouvé avec une pointe d'émotion. 

La chambre des jumelles. © Fanny Lorchat

Pour Anne-Laure, le challenge était aussi d'aménager, non pas une chambre pour deux, mais “deux chambres dans une chambre”, pour que ses garçons aient chacun leur univers. Être à l'écoute des besoins individuels de leurs enfants les a toutes les deux aidées dans leur nouveau métier, notamment à prendre en compte chaque habitant dans les projets qu'on leur soumettait. 

Accompagner d'autres parents de jumeaux pour aménager leur maison

Comprendre les problématiques propres aux parents débordés est aussi un plus. Imaginer là des placards plus pratiques, ici une cuisine où les enfants pourront prendre leur repas, peut grandement faciliter le quotidien. Grâce au bouche-à-oreille dans l'école de ses enfants, Anne-Laure a même travaillé pour deux familles avec des jumeaux ! 

Fanny a quitté le Japon en famille, pour s'installer au Canada. C'est là, après une pause durant laquelle elle s'était éloignée de l'architecture, qu'elle a ressenti le besoin de réapprendre les bases, “pour vraiment changer d'échelle et travailler au centimètre près”, au plus près de l'intimité et du quotidien des familles. Elle accompagne désormais des parents, mais se penche aussi sur des espaces de coworking, dans lesquels elle retrouve les mêmes enjeux. “Ce sont des lieux où chacun vient avec ses propres besoins. Quand une nouvelle entreprise s'installe, c'est comme l'arrivée de jumeaux, il faut réadapter, pour que chacun puisse collaborer avec les autres”, estime-t-elle. 

Ces expériences inspireront peut-être d'autres parents à reconsidérer les compétences acquises sur le tas, au quotidien, en gérant les multiples défis de la vie de famille. Cela pourrait même inspirer, pourquoi pas... les pères ? Le métier d'architecte d'intérieur est aujourd'hui davantage exercé par les femmes que le métier d'architecte tout court, mais après tout, cela pourrait bien changer à mesure que l'organisation familiale se transforme !