Noël Mamère : “L'effondrement, ce n'est pas la fin du monde. C'est la fin d'un monde”

CHANGER DE VIE - Noël Mamère et Raphaëlle Macaron sont partis rencontrer ceux et celles qui construisent des oasis, pour vivre autrement, de manière plus autonome et écologique. Ils en ont tiré une bande dessinée, Les Terrestres.

Quand il l'a contactée pour écrire une bande dessinée avec lui, Raphaëlle Macaron, illustratrice, ne connaissait rien de Noël Mamère. Elle ne savait pas qu'il était une figure de l'écologie politique, qu'il avait été journaliste, maire puis député. Ni qu'il portait la moustache depuis l'âge de 21 ans, comme elle le précise au détour d'une page.

Elle n'avait jamais entendu parler non plus de la collapsologie, terme popularisé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens avec leur livre Comment tout peut s'effondrer : petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, publié en 2012. Pour Raphaëlle Macaron, l'effondrement, c'était soit de la science-fiction, soit ce que ses parents lui ont raconté de la guerre au Liban, son pays natal.

Noël Mamère et Raphaëlle Macaron. © Les éditions du Faubourg / Margaux Opinel

Mais c'est bien sur l'effondrement possible de notre société industrielle que Noël Mamère veut travailler avec elle. Et surtout sur la façon dont des Français et des Françaises répondent à cette menace, en créant des oasis, au sein desquels ils réinventent d'autres manières d'habiter la Terre.

Tous les deux sont donc partis en reportage pour rencontrer les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, une famille qui a construit sa maison autonome ou encore une communauté installée dans une ferme. Ils en ont tiré une bande dessinée Les Terrestres, parue aux éditions du Faubourg en septembre 2020. AVec cette question centrale : si l'effondrement doit vraiment avoir lieu, comment faire face ? Entretiens croisés.

© Les Terrestres, éditions du Faubourg

18h39 : Est-ce que la peur de l'effondrement est une peur de riche et d'occidental-e ?

Raphaëlle Macaron : C'est un peu simplifié dit comme ça, mais c'est sûr qu'il y a des perceptions différentes entre l'Orient et l'Occident.

Il y a une crise écologique au Liban, avec la crise des poubelles. Les centres de traitement des déchets ont tous fermé. La question écologique faisait partie des revendications des manifestants en 2019, mais comme la situation économique et politique ne fait que s'aggraver, ce n'est pas numéro un sur la liste des priorités.

C'est un peu un luxe de se dire “le monde va s'effondrer, il faut que j'achète un terrain et que je parte à la campagne”. C'est dans ce sens-là que l'effondrement est vécu différemment au Liban et en France.

Noël Mamère : L'effondrement, c'est un mot qui essaie de traduire l'état d'incertitude dans lequel se trouve l'homme sur la planète. Mais des effondrements, il y en a déjà, ce n'est pas une perspective lointaine. C'est par exemple l'effondrement de la biodiversité, avec 75 % des espèces qui sont en train de disparaître, l'effondrement des ressources en eau liée au réchauffement climatique, l'effondrement de la calotte glaciaire au Groenland, l'effondrement de populations amérindiennes qui ont été victimes de la colonisation et sont victimes de la destruction de leur lieu de vie…

C'est peut-être une peur de riche, mais l'effondrement est vécu dans les pays du Sud où les injustices sociales et environnementales se cumulent. Mais pas besoin d'aller en Amazonie pour savoir ce qu'est l'effondrement, il suffit d'aller à Saint-Martin-Vésubie dans l'arrière-pays niçois (village particulièrement frappé par la tempête Alex début octobre 2020, ndlr.).

On parle d'effondrement quand on veut regarder vraiment le monde dans lequel on est, que l'on prend conscience du désastre écologique, que l'on sort du déni. C'est assez vertigineux, ça fait peur, car ça met en avant à la fois notre vulnérabilité et notre responsabilité à travers nos modes de vie. Mais ce que je m'attache à expliquer, c'est que ce n'est pas la fin du monde. C'est la fin d'un monde.

18h39 : C'est ce que vous dites à Raphaëlle Macaron dans Les Terrestres, de plus en plus angoissée au fil des rencontres et des discussions. Raphaëlle, est-ce que vous avez moins peur de “la fin du monde” après avoir terminé cette bande dessinée ?

Raphaëlle Macaron : Ma perception de l'effondrement aujourd'hui est beaucoup plus nuancée. C'est moins un schéma un peu total, que j'ai pu reprendre dans le livre, avec la fin du monde qui arrive de façon absolue et soudaine.

Bien sûr que je suis encore anxieuse sur le réchauffement climatique. Mais les choses s'accélèrent tellement, notamment avec la situation au Liban, j'ai l'impression qu'on y est... C'est difficile, là maintenant, de détacher ma réflexion sur l'effondrement de l'actualité au Liban (avec les explosions au port de Beyrouth le 4 août 2020, qui ont fait 200 morts et près de 6 500 blessés, ndlr.) ou de l'actualité mondiale avec l'épidémie.

Mais quelque part, il y a quelque chose d'assez serein, je me dis que l'effondrement est en train de se passer, que c'est une phase nécessaire avant la transition. J'essaie d'avoir le plus de recul possible, même si ce n'est pas facile, car je suis très touchée par ce qui se passe au Liban.

© Les Terrestres, éditions du Faubourg

18h39 : En somme, il n'y a plus le temps d'avoir peur. Noël, vous apparaissez beaucoup plus serein tout au long de la bande dessinée. Vous n'avez jamais été atteint de solastalgie ou d'éco-anxiété ?

Je suis calme parce que la peur n'est pas un moteur, au contraire, ça pétrifie et ça empêche toute action. Je suis moins dans l'émotion que Raphaëlle parce que j'ai mon âge, comme dirait l'autre, j'en ai vu d'autres.

Surtout, je pense que l'homme n'est pas suicidaire et je vois se lever une génération qui a pris conscience que nous sommes dans ce que le GIEC (le Groupe d'Experts Environnemental sur l'Evolution du Climat, ndlr.) appelle la décennie critique. Ces 10 ans vont être déterminants pour notre avenir. Soit nous continuons à nous comporter comme des autruches et nous irons dans le mur, soit on arrive à bifurquer vers une sorte d'issue de secours qui permettra d'éviter que nos enfants vivent l'enfer. Je place beaucoup d'espoir dans cette génération.

Les lieux qu'on a visités avec Raphaëlle sont aussi des lieux qui vous rendent optimistes. Vous voyez des gens qui ont fait des choix courageux, qui échangent leurs savoirs, qui instaurent des relations humaines respectueuses, où la tolérance est une vertu première. Ce sont des petites sociétés fondées sur l'entraide, l'ouverture aux autres, le respect du monde des vivants, tout ça avec une très grande modestie, qui nous a tant manqué jusqu'à maintenant. Ces gens disent, on n'est qu'une composante de la nature, on est dépendants du monde vivant.

18h39 : Il y avait déjà un retour à la terre pour votre génération. Qu'est-ce qui a changé depuis les communautés des années 1960 ? Pourquoi les expériences d'aujourd'hui auraient-elles plus de chance de succès ?

Très peu de communautés des années 60 ont subsisté, certains sont revenus dans la société et sont même devenus de bons bourgeois capitalistes.

Ceux d'aujourd'hui ne reviendront pas, ils ont fait des choix courageux. Certains d'entre-eux avaient de bons boulots. Et ils ont parfaitement conscience que la course contre la montre est engagée. Dans ma génération, nous n'avions pas cette conscience de l'urgence.

18h39 : Les éco-lieux que vous avez visités sont tous très différents. Il y a la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ; une maison autonome dans laquelle vit une famille avec deux enfants ; une ferme habitée par cinq couples de tous les âges, la Ferme Légère ; une clinique désaffectée dans laquelle se sont installés des jeunes diplômés, la Bascule ; le village de Langouët que le maire essaye de rendre autonome en alimentation Quel lieu vous a semblé le plus agréable à vivre ?

Raphaëlle Macaron : Je les ai tous trouvés très agréables et intéressants. Mais au point où j'en suis aujourd'hui, c'est difficile pour moi de me projeter dans ces lieux. Aucun d'eux ne correspond à la vie que je mène. Je prend l'avion pour aller voir ma famille au Liban, j'ai besoin d'Internet pour mon travail, je me déplace énormément…

Il y a des choses qui m'ont plu dans chaque lieu et qui m'attirent, notamment la vie en collectif, l'indépendance alimentaire… Il y a plein de pistes intéressantes, mais ce serait un mensonge de vous dire que je m'y vois complètement.

Mon parti pris dans le livre a été d'être sincère par rapport à ça, de ne pas faire un énième manuel de bonne conduite. J'ai l'impression que ça ne marche pas sur les gens qui ne sont pas prêts à faire ce changement de vie. Moi-même, je n'ai pas envie de lire un livre qui me dit que mes choix sont mauvais. C'est plus intéressant de dire qu'on fait tous clairement partie du système, qu'on est tous clairement très angoissés, et à chacun de trouver ce qui lui convient.

© Les Terrestres, éditions du Faubourg

18h39 : Parmi toutes les personnes que vous avez rencontrées, certaines sont très optimistes sur le fait que vivre de façon plus autonome, faire sa part du Colibri permette de changer le monde. D'autres au contraire vivent de façon alternative seulement pour la beauté du geste, sans croire vraiment que ça change quoi que ce soit à la société. Vous, vous pensez qu'ils ont un réel impact ?

Raphaëlle Macaron : Oui, je pense que tout a un réel impact. Après, comme c'est montré dans le livre, c'est important d'être conscient que c'est aussi beaucoup un choix centré sur soi.

Des habitants de La Ferme Légère disent que ça ne sert sûrement pas à grand chose, mais que ça sert à se réveiller le matin, à se regarder dans le miroir et à se dire “je connais l'état du monde et je ne participe pas à un système destructeur”. Ce n'est pas du pur altruisme… Je veux dire que je trouve ça très noble, je ne trouve pas que ce soit égoïste ! Mais il s'agit aussi d'un besoin de cohérence. Je ne pense pas que ces gens soient dans un sacrifice face aux autres.

18h39 : Et pour ceux et celles qui ne se voient pas changer de vie, ni tout quitter pour partir vivre dans une ferme autonome ou dans une ZAD,  que faire ?

Raphaëlle Macaron : Déjà, il faut se questionner sur la marge de manoeuvre de chacun. Il y a des solutions évidentes, comme de faire attention à ce qu'on mange et à ce qu'on consomme, de prendre conscience du poids que l'on a comme consommateur. Si tout le monde faisait ça, ça changerait la donne. Et puis ça passe aussi beaucoup par la politique, par les outils démocratiques, le vote.

Noël Mamère : Je comprends très bien que ce soit très difficile, on ne change pas de conception du monde comme on change de moteur de bagnole. Aujourd'hui, il y a des gens qui échangent sur les réseaux sociaux, dans des groupes, sur la manière de quitter la ville pour aller dans des éco-lieux. Il y a ceux qui réussissent et ceux qui reviennent… Tout ça n'est pas écrit, ce sont des chemins qui s'ouvrent.

Quand on ne peut pas aller dans ces éco-lieux, il faut se mobiliser, avec les marches pour le climat, dans les associations qui se battent pour défendre leur milieu de vie, avec les écologistes qui essaient de définir un projet de société moins fondé sur l'égoïsme et la prédation. Les sociétés n'ont jamais évolué par le haut mais par le bas et par la mobilisation.

La question de l'écologie, ce n'est pas de planter plus ou moins d'arbres, c'est la question de la liberté. C'est la 5G par exemple. Quand un choix technologique induit un modèle de société, celui de connecter tous les objets plutôt que les hommes, vous êtes en droit de vous poser des questions, de vous dire que c'est à la société de réfléchir en termes de coûts et bénéfices, pas aux industriels.

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