“Le logement, c'est comme une bulle protectrice, mais quand on est mal-logé, c'est une prison”

SOCIÉTÉ - Pour les mal-logés, la crise épidémique est une double peine. Pour savoir comment limiter les conséquences de la pandémie sur le logement, nous avons interrogé Manuel Domergue, de la fondation Abbé Pierre.

La fondation Abbé Pierre a dévoilé son 26ème rapport sur le mal-logement qui alerte sur les conséquences désastreuses de la crise sanitaire pour les 4 millions de personnes mal-logées en France.

Avec la mise à l'arrêt de la production de logements sociaux et de la politique de Logement d'abord, la crise sociale risque fort d'aggraver l'accès au logement des plus précaires. Comment limiter cette “bombe à retardement” ? Nous avons interrogé Manuel Domergue, le directeur des études de la fondation Abbé Pierre. Entretien.

18h39 : Le rapport de la fondation Abbé Pierre démontre le fait qu'être mal-logé rend plus vulnérable face au virus. Dans quelle mesure ?

Manuel Domergue : Le facteur social qui augmente le plus le risque d'être touché par le Covid, c'est le surpeuplement. Pour des raisons évidentes : quand vous n'avez pas l'espace pour vous isoler chez vous, celui qui est malade contamine les autres. Il y a une enquête épidémiologique de l'INSERM menée avec Médecins sans frontières qui montre que les personnes qui vivaient dans des foyers de travailleurs migrants ou hébergées dans des gymnases ou centres d'hébergement d'urgence ont des taux de contamination Covid de 50%. Il y a un risque très élevé dans des situations de promiscuité.

La crise épidémique a donc mis en lumière les inégalités des Français-es face au logement.

Être mal logé en temps normal c'est grave, mais être mal-logé en temps de confinement ou de couvre-feu, c'est encore plus grave parce que là, on n'a plus d'échappatoire. Pour les personnes en surpeuplement ou hébergées chez des tiers, travailler, aller à l'école, dans la rue, à la bibliothèque permet de sortir de son mal-logement. Et quand on y est cantonné 24h/24 ou presque, c'est extrêmement dur à vivre. Pour une majorité de la population, le logement, c'est comme une bulle protectrice, mais quand on est mal-logé c'est une prison, et ça a des effets sur la santé, psychologiques notamment.

Pendant le confinement, l'État a déployé des moyens inédits pour héberger les personnes sans-abri. Est-ce la preuve qu'on a les moyens de mettre un terme au sans-abrisme ?

En France, chaque hiver quand la situation est vue comme urgente, on trouve des solutions qui ne sont pas des solutions très satisfaisantes car elles prennent la forme d'hébergements d'urgence. Finalement, ce premier confinement a été un plan hivernal au carré, on a  mobilisé des places supplémentaires. La preuve que l'on peut trouver les moyens pour le faire.

Mais les circonstances ont aidé dans le sens où les hôtels étaient vides, donc c'était plus facile de trouver des places. C'est encore le cas aujourd'hui, des milliers de places à l'hôtel ont été dégagées. C'est positif, mais en revanche, faute d'anticipation, c'est toujours des solutions dans l'urgence et on sait bien que c'est très coûteux et aussi très inconfortable pour les personnes sans-abri qui refusent d'y aller parce que c'est précaire. On doit se séparer de ses chiens, on se fait voler ses affaires. Les personnes à la rue n'ont pas besoin de ça, elles ont besoin d'un vrai logement pérenne, digne.

La crise sanitaire a mis en pause les outils de lutte contre le mal-logement comme le Logement d'abord ou la production de logements sociaux. Où en est-on aujourd'hui ?

Pendant la période du premier confinement tout a été mis à l'arrêt : les guichets, les rendez-vous avec les travailleurs sociaux, les commissions d'attribution des logements sociaux, les fonds de solidarité logement. On a perdu environ trois mois. Et la reprise derrière est très lente, car les guichets sont encore plus engorgés.

Au-delà de cet embouteillage accru, il y a tout l'appareil de production de logements sociaux qui a été mis à l'arrêt et qui aura du mal à se relancer car c'est une grosse machine qui implique beaucoup d'acteurs à coordonner.

Après la crise sanitaire vient la crise sociale. Vous parlez de “bombe à retardement”. Est-ce qu'on peut en limiter les effets ?

Il faut intervenir tôt et intervenir aux endroits où il y a des risques de bascule importants. Cela veut dire avoir un filet de sécurité qui touche tout le monde et ne pas multiplier les aides ponctuelles très ciblées avec des critères compliqués. Les personnes ont besoin de stabilité et de se dire qu'elles pourront compter sur une aide chaque mois.

Multiplier les distributions alimentaires c'est assez catastrophique, il faut donner les moyens aux gens de s'acheter à manger. On ne peut pas continuer à avoir des files d'attente de jeunes pour recevoir quelques boîtes de conserve. Il faut redonner de la dignité aux personnes, des moyens d'agir et de l'autonomie. Il faut une aide monétaire pour tous les jeunes de moins de 25 ans pour qu'ils aient de quoi manger, se loger et se chauffer.

L'autre volet du rapport de la Fondation Abbé Pierre, c'est la rénovation énergétique. Pourquoi la précarité énergétique entre-t-elle dans le spectre du mal-logement ?

Il y a 4 millions de personnes mal-logées et 12 millions de personnes qui sont fragilisées par rapport au logement. Parmi elles, on compte les précaires énergétiques qui sont les plus modestes, les plus affectés. Et on voit bien qu'avec le confinement, le couvre-feu, en période hivernale, il y a des dépenses de chauffage plus importantes. Certains ménages n'y arriveront pas car ils subissent des baisses de revenus importantes. Rester toute la journée dans son logement mal chauffé, c'est très mauvais pour la santé et pour la productivité quand on télétravaille. Il faut un deuxième chèque énergie dans l'année 2021 pour aider les ménages.

On parle beaucoup du dispositif Ma Prime Rénov', une aide de l'Etat pour inciter les propriétaires à engager des travaux de rénovation énergétique. Est-ce suffisant selon vous ?

Il a été amélioré cette année avec les annonces d'Emmanuelle Wargon (la ministre du logement, ndlr) à la fin 2020. Sur le principe, le fait de remplacer un crédit d'impôt par une prime qui est versée tout de suite, c'est positif  la PrimeRénov évite aux gens d'avancer l'argent.

Après, on ne va pas au bout de la logique promise par la ministre et qui serait en ligne avec ce que préconise la Convention citoyenne pour le climat : avoir des rénovations globales, performantes et pas des petits gestes. En 2020 ce qui a été subventionné essentiellement ce sont des petits gestes, notamment les changements de chaudière. C'est bien de le faire mais il vaudrait mieux tout changer à la fois en une seule fois, avec des aides plus importantes pour les ménages à bas revenus. Ce n'est pas prévu par MaPrimeRénov.

Et la demande de la Convention Citoyenne, pour les plus modestes, c'est d'avoir un reste à charge proche de zéro. Quand on est au RSA ou au SMIC, dépenser 5000 euros, ça ne passe pas.

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