La drôle de famille du Familistère

PATRIMOINE - Simone est l'une des dernières habitantes du Familistère. Pour accéder aux privilèges de cette utopie sociale, elle a dû faire ses preuves...

D'habitude, le pavillon central fourmille de touristes venus visiter ces logements ouvriers. Mais en ce lundi après-midi, le musée est fermé. Personne dans la cour, pas âme qui vive sur les coursive de ce "palais social" construit par Jean-Baptiste Godin, à la fin du XIXe siècle.

Pourtant, à la grande époque, jusqu'à 1 750 personnes ont vécu dans le Familistère de Guise, dans l'Aisne. Les ouvriers de l'usine de poêles Godin payaient 5% de leur salaire pour un appartement salubre, lumineux, et vaste, avec l'eau courante à tous les étages. Une révolution sociale à l'époque.

Fête du Travail au Familistère en 1909. © Collection du Familistère de Guise

Aujourd'hui, l'usine tourne toujours, sous un autre nom, mais le Familistère s'est dépeuplé. Seule l'aile droite compte encore une vingtaine d'habitants, tous à la retraite.

Parmi eux, Simone Dorge, 82 ans, ouvre volontiers sa porte pour raconter son histoire. Mémoire des lieux, elle a déjà témoigné plus de vingt fois auprès des médias. Son grand-père, son père, ses oncles, tous ont travaillé à l'usine Godin. Elle même a grandi à Flavigny, à trois kilomètres d'ici.

Simone Dorge habite le Familistère depuis 1952. © Lisa Hör

C'est quand elle se marie en 1952, qu'elle emménage au Familistère. Mais pour intégrer la grande famille ouvrière et bénéficier des privilèges, comme les frais médicaux pris en charge, elle doit patienter encore deux ans. Et réussir un examen de passage... Intimidant.

Passer sur le tapis vert

Son mari la prévient : elle doit passer "sur le tapis vert". Une formule bien mystérieuse... Convoquée devant le conseil de gérance du Familistère, elle entre dans une pièce où l'attend une trentaine de personnes, dont le directeur de l'usine.

"Au milieu, il y avait une grande table ovale couverte de velours vert, les murs étaient tapissés de vert, les rideaux étaient verts eux aussi...", se souvient Simone. Elle comprend ce que signifie le nom de code de cet examen de passage. Et esquisse un sourire, qui lui vaut la sympathie du jury.

Il lui énumère les règles de vie à respecter pour être accepté comme un membre à part entière du Familistère. Pas de linge pendu aux fenêtres, pas question de voir les femmes se promener en bigoudis sur les balcons le matin... "Vous ne me verrez jamais comme ça, intervient Simone, je me lève à 5h30 tous les jours."

Le pavillon central, restauré. © À l'origine, le sol était recouvert de tomettes. Lisa Hör

Sa répartie et la bonne réputation de son père lui font obtenir gain de cause. Elle est acceptée dans le Familistère pour de bon.

En 1968, la société qui rachète la coopérative ouvrière vend les appartements à la découpe. Simone et son mari deviennent ainsi propriétaires.

À partir de 2000, un programme de rénovation contraint les habitants à quitter le pavillon central. Aujourd'hui, Simone habite donc dans un appartement de l'aile droite, qu'elle loue 150 euros par mois. Elle regrette son ancien logement, mais, à son âge, ne s'imagine plus déménager ailleurs.

Elle pourrait bientôt gagner de nouveaux voisins. Le syndicat mixte du Familistère, qui conduit les rénovations, espère pouvoir louer les appartements à de nouvelles familles à partir de 2020.

Découvrez en images le Familistère et le confort qu'il offrait à ses habitants :

L'imposante verrière du pavillon central. © Lisa Hör

Jean-Baptise Godin avait pensé à de nombreuses innovations. Tous les appartements comprenaient des "trappes à salissures" (autrement dit, des vide-ordures), et des grilles d'aération. Pour que chacun profite de la lumière, plus on s'éloignait du toit, plus les fenêtres étaient grandes.

Des fenêtres qui permettaient aussi de veiller à ce que ses voisins respectent le règlement, et ne fassent pas sécher de linge à l'intérieur des appartements par exemple. Chacun allait laver son linge dans la buanderie, en face du pavillon de gauche, afin d'éviter toute humidité dans les habitations.

Appartement témoin meublé comme au 19e siècle. © Lisa Hör

Appartement témoin tel que dans les années 1970. © Lisa Hör

Vue sur les cheminées de l'usine, depuis une fenêtre du Familistère. © Lisa Hör

Le Familistère était une micro-société, les ouvriers n'avaient plus besoin de se mêler au reste de la ville. Ils faisaient leurs courses à des tarifs préférentiels, dans des magasins appelés "économats."

Jean-Baptiste Godin pensait aussi aux enfants. Il a fait construire un "pouponnat", pour que les mères puissent continuer de travailler, et des écoles, mixtes et obligatoires jusqu'à l'âge de 14 ans.

Dans la piscine du Familistère, un plancher mobile permettait d'apprendre à nager. Quand au théâtre, il accueillait surtout les spectacles des écoliers.

La piscine, et son plancher spécial. © Lisa Hör

Le théâtre du Familistère. © Lisa Hör

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