"J'aime bien dire qu'on fait un art bâtard" : Entretien avec un designer qui rend le design accessible à tous

DESIGNER A L'HONNEUR - Huub Ubbens a réussi le pari de dessiner pour Casto des luminaires au design intemporel et à des prix abordables. Entretien.

Il n'y a pas que le design qui est durable avec Huub Ubbens, mais aussi les conversations ! Il faut dire que ce designer néérlandais, né en 1964 et installé à Montpellier depuis plus de dix ans, se passionne pour son métier et qu'il fait bon l'entendre discourir sur la collection de luminaires qu'il vient de dessiner pour Kingfisher, entre deux considérations sur l'histoire du design.

Passé par Milan et la prestigieuse maison Artemide, où il crée la collection Castore (comme un signe prémonitoire de sa future collaboration avec Castorama), enseignant pour diverses écoles, Huub Ubbens s'est forgé au fil des ans une conception aiguë et presque militante de sa profession. A la fois créateur de son temps, celui de l'anthropocène, et obsessionnel passionné par les archétypes fondamentaux et mythologiques qui ont façonné notre civilisation, Huub Ubbens veut rendre à nos objets leur fonction première d'utilité pérenne.

Prenant en exemple le couteau fabriqué par Opinel, il rêve de simplicité, d'épure, d'accessibilité. Des qualités qu'il a mises en avant avec la collection de luminaires Castorama, articulés autour de ces formes sphériques qu'il affectionne tant, où l'esthétisme rejoint le fonctionnel dans un cercle vertueux. C'est avec une curiosité renouvelée par sa passion que nous avons écouté sa leçon de design. Puissiez-vous en profiter autant que nous !

La lampe Armanty dessinée par Huub Ubbens dans ses trois versions : suspension, table et lampadaire.

"Une lampe, c'est un objet qui a une double vie, allumée et éteinte"

18h39 : En quoi consistait le cahier des charges de Kingfisher ? Est-ce qu'il vous a indiqué des critères comme l'accessibilité des produits ?
Huub Ubbens : Oui, c'est un cahier des charges très ample, très précis, et en même temps avec pas mal d'ouvertures, c'est idéal pour un designer. On a des références spécifiques et claires, mais toujours avec un espace de jeu suffisamment important pour proposer des choses innovantes. C'est très agréable.

Une fois que vous avez pris connaissance de ces recommandations, comment avez-vous travaillé ? Qu'avez-vous proposé à Kingfisher dans un premier temps ?
A partir de ce cahier des charges, j'essaie d'avoir la tête le plus libre possible, je fais beaucoup de croquis, avec du papier, des crayons, et pas de 3D. C'est ce qui permet une ouverture, des erreurs, des défauts qui peuvent devenir ensuite des qualités. Chez Kingfisher, j'ai d'abord présenté un catalogue de croquis organisés, ça laisse au client un espace d'interprétation et de réaction.

Si on donne une image 3D, ça semble déjà un projet définitif et clôturé. Pour un luminaire ça ne peut pas marcher, c'est un objet qui n'est pas statique et mort, il a une double vie, allumée et éteinte ! C'est un outil, qui éclaire mais qui est éteint la plupart du temps. Sa fonction, c'est aussi d'agir comme une sculpture dans l'espace.

Ensuite, je travaille sur l'échelle 1, encore sur papier, je contrôle les dimensions et les proportions, puis je dessine sur l'ordinateur en 3D. Pour la partie éclairage, j'ai eu la chance de travailler pendant 7 ans chez Artemide, une grande maison de luminaires italiens, donc cette expérience m'a permis de bien gérer cette notion. Mais ça dépend de beaucoup d'éléments : on aura un résultat différent selon qu'on éclaire dans un espace tout noir ou tout blanc, car le noir absorbe la lumière.

Ce sont des choses qu'on ne peut pas dessiner en amont, car on ne sait pas où finiront nos lampes ! Il faut trouver une harmonie entre ces différents espaces possibles. Une lampe de table, on sait qu'elle sera posée sur une surface. Une suspension, en revanche, on ne sait pas à quelle hauteur elle sera fixée ! Ce paramètre peut donner une atmosphère totalement différente.

La Kiranat, une lampe idéale pour les petits espaces à prix très abordable.

"Le design, c'est un art appliqué ! J'aime bien dire qu'on fait un art bâtard"

Est-ce que vous pouvez nous parler de la Kiranat, une lampe très épurée, parfaite pour les petits espaces, et constituée de deux simples disques ?
Oui, l'élément sphérique ou disque revient presque dans toutes les lampes que j'ai créées pour Casto. Je dessine toujours en me fondant sur la notion de mémoire collective, en travaillant sur un archétype. L'éclairage, c'est la lune et le soleil ! Le luminaire Toroba, c'est une référence subliminale à Saturne. Même chose pour la Kiranat, qui est constituée d'un disque pour le piètement et un second qui sert un peu d'écran pour ne pas voir le filament et l'ampoule, on peut y voir la lune et le soleil.

C'est une petite lampe de chevet, elle se fond dans une bibliothèque, sur une étagère, elle est d'une grande simplicité, avec peu d'éléments, on peut la mettre partout dans les petits coins où ça manque de lumière, elle est intemporelle ! Elle aurait pu être dessinée il y a trente ans ou dans vingt ans, peu importent les tendances.

A la France Design Week à Montpellier, cette lampe a eu beaucoup de succès dans sa version rouge parmi les gens présents. A 25 euros seulement, c'est fantastique, pour moi c'est vraiment le design démocratique, en termes de budget mais pas seulement : tout le monde peut comprendre cette lampe, il ne faut pas une culture du design ou d'éclairage, on comprend tout de suite son utilité !

Vous parlez de lampe intemporelle. Justement, comment parvient-on à dessiner une lampe iconique, dont le design résiste au temps ?
Il ne faut pas travailler avec des tendances spécifiques mais avec des éléments de base. On ne force pas un projet, on ne doit pas essayer de plaire quand on dessine, ou se dire qu'on va faire une sculpture, sinon on va se planter. Le design, c'est un art appliqué ! J'aime bien dire qu'on fait un art bâtard, malgré cette tendance du "art design" avec des pièces uniques à 20 000 euros, parfois très belles, mais c'est pas mon histoire.

Pour moi, le design, c'est une certaine manière de dessiner des outils. Quand on regarde les instruments de musique, une guitare classique espagnole, un violon, un trombone, ça ne se démode pas ! Ils sont purement dessinés pour faire un travail, pas pour plaire, même s'il peut y avoir des finitions décoratives, ce sont d'abord des outils. De mon point de vue, c'est ça le design, on fait des outils, qui peuvent être moins chers, plus esthétiques, plus durables, mais c'est d'abord fonctionnel. Aujourd'hui, on veut être durable. J'espère que cette lampe ne se démodera pas et accompagnera la vie entière d'une personne.

La Pipistrello, à gauche, et l'Anglepoise, à droite, deux lampes iconiques de l'histoire du design (©
Bertzijngedacht / Ged Carroll)

"En France, le design s'est imposé via l'art déco et donc les objets de luxe"

Prenons deux lampes célèbres : la Pipistrello de Gae Aulenti (1965) et la Anglepoise de George Carwardine (1933). Que peuvent-elles nous dire de l'histoire du design et des luminaires ?
La Pipistrello, je la trouve horrible personnellement. Elle est très marquée par le temps, très “tendance” années 60, en Italie on ne la voit plus du tout d'ailleurs. Pour moi, c'est un mystère : elle plaît énormément aux Français ! Je pense que la majorité de la production actuelle est vendue en France, je n'explique pas pourquoi.

L'Anglepoise, c'est la lampe de base d'ingénieur, une lampe de travail, un outil pur avec le ressort pour la déplacer, elle a été très redessinée ensuite, par Luxo pour une version toujours produite (c'est celle du logo Pixar), et Artemide a fait la célèbre Tolomeo, la lampe design la plus vendue dans le monde, lancée en 1986. Ces lampes sont des outils faits pour travailler, pour lire.

Alors qu'en France, on parle beaucoup de décoration quand on parle de design. Il y a une logique historique : le design allemand passe par le Bauhaus, on fait des objets magnifiques pour tout le monde grâce à l'industrie, encore aujourd'hui. En Italie, c'est une logique plus politique de gauche, on doit dessiner des objets pour tout le monde. En Angleterre, c'est le mouvement Arts and Crafts, comment on travaille manuellement et avec la machine ensemble pour simplifier les objets, en faire des outils esthétiquement agréables et à des prix abordables.

En France, le design passe par l'Art déco et l'Art nouveau, ce sont plutôt des objets de luxe qui mettent en avant les qualités décoratives, c'est une différence encore très sensible. Je pense que c'est un élément pour comprendre pourquoi la Pipistrello plaît davantage en France.

Une lampe récup' réalisée à partir d'un vieil appareil photo par Be Frenchie pour un tuto disponible sur 18h39

L'opinel : 14 euros, made in France et on le garde toute sa vie

Sur 18h39, nous parlons beaucoup des nouveaux modes de vie écolo, le zéro déchet, le minimalisme, la vie en tiny house, les écolieux... Comment le design peut-il accompagner cette évolution ? Peut-on faire du design durable et en même temps démocratique ?
Il faudrait déjà une définition claire de design durable : c'est pérenne, ça dure dans le temps, et c'est tout ? On peut faire des objets durables mais polluants, dont le déchet sera complexe à recycler ! Malgré tout, il faut travailler sur la pérennité perçue (contre les effets de mode) et la pérennité programmée : construire et dessiner ensemble avec l'industrie un objet de façon à ce qu'il dure et qu'on puisse le réparer.

Pour moi, l'objet français exemplaire c'est l'opinel. L'opinel a tout : il a été dessiné il y a 130 ans et la bague de sécurité a été ajoutée dans les années 50. L'objet est constitué seulement de 5 éléments, la lame, le poignet, la double bague métallique, le petit axe, et tout est produit en France, j'ai dans ma cuisine un opinel numéro 10, ça coûte 14 euros ! Si on le soigne bien, on peut le garder toute sa vie... 14 euros, made in France et extrêmement beau.

Il faut tendre vers ça. C'est une question de priorité : est-ce qu'on veut dépenser 1200 euros pour un écran géant qui permet de voir la coupe du monde de foot, et que je change après trois ans ? Ou alors avec la même somme, je m'achète quatre belles chaises qui durent toute la vie ? Je fais le second choix ! Ce n'est pas qu'une question de portefeuille, c'est aussi une question de priorité personnelle.

Moins d'objets, mais de meilleure qualité, plus durables...
Bien sûr. Quand je roule à 100 km/h, on a deux paramètres : le kilomètre et l'heure. Pour le prix des objets, on croit qu'il n'y a qu'un seul paramètre, mais il faudrait en intégrer un second et faire une équation : prix/temps. Ainsi, on fera des calculs plus sages et sensés.

Dans l'histoire de l'homme, il suffit de reculer 50 ou 100 ans en arrière : les gens avaient combien d'objets ? Très peu, et ils n'étaient pas "minimalistes". Encore aujourd'hui, un design parfait, c'est la maison traditionnelle japonaise. Elle comporte très peu d'éléments mais tous ont un but précis et ils sont bien faits avec du soin et de la beauté. Il faut qu'on change les choses ! On a trop d'objets qui servent en réalité très peu, d'où une logique de soustraction dans le design et la production, c'est notre seule option.

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