Design durable : “Les déchets devraient être considérés comme des matériaux nobles”

DESIGN VERT -  Alors que le monde croule sous les déchets, les designers s'en servent de plus en plus comme matière première. Une première piste pour lutter contre la pollution.

“Sous l'effet de l'urbanisation rapide et de la croissance démographique, la quantité de déchets produits chaque année dans le monde devrait grimper à 3,4 milliards de tonnes au cours des trois prochaines décennies, contre 2,01 milliards en 2016”. Voilà le constat du rapport de la Banque mondiale intitulé What a Waste 2.0: A Global Snapshot of Solid Waste Management to 2050 publié en 2018. Un chiffre qui fait froid dans le dos, surtout quand on sait que le recyclage n'est souvent qu'un leurre qui nous déculpabilise à consommer sans changer nos habitudes (voir notre entretien avec Flore Berlingen, directrice de l'association Zero Waste France).

Partant de ce constat, certains prennent le problème à l'envers. Et si, au lieu de voir les déchets comme quelque chose de mauvais, on les utilisait comme matière première luxueuse ? C'est le cas de Noma Éditions, un jeune éditeur français de design durable, fondé par Bruce Ribay et Guillaume Galloy.

18h39 : Le design durable, ça consiste en quoi exactement ?

Bruce Ribay : Il faut que les gens prennent conscience qu'avec une matière, par exemple faite à base de pots de yaourts, on peut faire des beaux objets respectueux. On a lancé la marque il y a deux ans avec ce désir de faire changer le regard sur les matières recyclées.  Aujourd'hui, il faut repenser les objets en prenant en compte les sujets de développement durable, de l'éco-conception… Il faut que ça devienne le cœur de la création. Le nom Noma, ça veut dire “nobles matières”, et on pense que les déchets devraient être considérés comme des matériaux nobles.

Notre créneau, c'est de proposer un cahier des charges fonctionnel à différents designers pour que le côté “déchet de la matière” disparaisse complètement au profit du design. Le design ça se désire, et pour nous, les beaux objets écolos vont démocratiser l'usage des matières vues comme moins nobles aujourd'hui.

Auparavant, on a travaillé pour des marques de luxe, moi je suis architecte de formation et mon associé Guillaume Galloy est ingénieur. Depuis une quinzaine d'années, on a déjà commencé à insuffler la notion de développement durable aux marques pour lesquelles on a travaillé. Mais à l'époque, ça n'avait pas forcément beaucoup de succès parce qu'à ce moment là, ça n'était pas une priorité.

Justement, qu'est-ce qui a fait changer les mentalités ?

Dans l'industrie, de la mode notamment, il y a quand même des gens qui veulent faire des choses. Mais malheureusement, on est encore dans un processus où la priorité, c'est d'aller vite et on oublie ce qu'on a fait trois mois avant. C'est complètement incompatible avec cette notion de développement durable.

Mais je pense qu'il y a une vraie prise de conscience aujourd'hui, en partie grâce à la Covid qui a fait avancer le sujet de deux, voire trois ans. On veut consommer moins et mieux, se fournir localement… Avant, les initiatives étaient trop ponctuelles et on pouvait les voir comme du green washing, même si ça partait d'une bonne intention. Aujourd'hui, le client prend conscience des choses. Est-ce qu'on a encore besoin de faire de la fast fashion ? La surconsommation est incompatible avec le durable. Et on constate que c'est un comportement que l'on commence à critiquer tous les jours. Ça n'est plus un sujet tendance, c'est un vrai sujet de fond.

Le studio Maximum par exemple, est le premier en France à s'être positionné sur le marché de la création de meubles avec des matériaux recyclés. Nous, on est les premiers sur le haut de gamme. Mais les gros acteurs de l'ameublement ne se sont pas encore positionnés sur ce créneau. Il y a un effet d'échelle : changer toute la chaîne de production, c'est plus compliqué. Alors ils vont d'abord commencer avec des capsules, mais ça va prendre du temps. On ne peut pas tout changer du jour au lendemain. Il y a un problème de rentabilité. Nous, on a la chance de pouvoir partir de zéro, de mettre le durable au cœur du projet et de développer tout à partir de là.

Est-ce que finalement, le design durable est synonyme d'essentiel ?

Oui, c'est vrai. Nous, on s'est concentré sur le fait de proposer des meubles dont les gens ont vraiment besoin. Hors cuisine et literie, la première demande, ce sont les assises. Proposer un buffet de rangement, c'est un marché plus faible, qui nous paraît moins essentiel.

Dire que tel objet dure toute une vie ne suffit plus pour l'intégrer dans une démarche de développement durable. Le rôle de l'objet ne doit pas être purement décoratif, il faut qu'il ait une utilité et soit durable.

Comment peuvent faire les consommateurs qui ne peuvent s'offrir des produits de luxe mais qui souhaitent acheter durable ?

Il faut se poser la question avant tout de l'usage, c'est le principe de base de l'éco-conception. Est-ce que j'ai vraiment besoin d'un nouveau pot de fleurs pour remplacer l'ancien ? C'est une partie de l'éducation que l'on doit avoir aujourd'hui. Après, ça peut être antinomique avec la notion de créer une marque et de vendre, mais pour nous, on pense que c'est évident.

Le sujet, c'est surtout de mieux consommer. Il faut trouver le bon produit dont on a besoin et qui va cocher un certain nombre de critères.Si on va à l'extrême dans l'idée, il faudrait acheter seulement des choses en bois, sans clous ni vis, fabriquées par un artisan dans les Vosges, qui n'aura pas d'impact sur l'environnement et qui fait vivre l'économie locale. Dans la réalité, si tout le monde se mettait à acheter la même chose, ça poserait problème. Il n'y aurait plus d'arbres dans les forêts françaises.

Alors forcément, les objets recyclés coûtent plus chers que les objets traditionnels, parce que le processus de fabrication n'est pas du tout optimisé, d'autant plus quand on produit en France. Recycler les matières et les transformer est assez onéreux, ce sont des filières artisanales. Mais pour commencer, on peut déjà fabriquer des choses par soi-même, comme avec de la palette, c'est déjà très bien. Et puis quand on peut, on s'offre une belle pièce qui durera dans le temps et dont les matériaux sont recyclés.

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