On a rencontré la créatrice des Kerterres, ces maisons bretonnes autoconstruites et pas chères

ENVIRONNEMENT - Depuis 25 ans, Évelyne Adam développe des petites maisons écolo en chanvre et en chaux qui s'intègre parfaitement dans le paysage, sans l'abîmer ni le dénaturer.

En breton, "Kerterre" veut dire "chez la terre". Une appellation plutôt bien trouvée pour ces maisons qui semblent pousser comme des champignons au milieu d'un terrain en friche à Plomeur.

Il y a plus de 25 ans qu'Évelyne Adam, une artiste-architecte, imagine ces maisons naturelles bâties avec du chanvre et de la chaux. Depuis plusieurs années maintenant, elle organise des ateliers chez elle, pour apprendre aux autres sa technique de construction plutôt atypique. Nous nous sommes rendus sur l'un des chantiers pour comprendre un peu mieux la philosophie de cet habitat, mélange de monde imaginaire et de réalité écologique.

Une maison écolo à quelques centaines d'euros

Évelyne nous a donné rendez-vous chez elle, à Plomeur, un petit village non loin de Quimper en Bretagne. Sur place, on ne trouve rien, à part un terrain qui semble en friche. Au bord d'un tout petit chemin entre les herbes folles, se dresse un panneau qui accueille les visiteurs : « attention aux fourmis ». Guidés par des éclats de rire, on s'enfonce dans cette nature sauvage, et l'on tombe nez à nez avec les stagiaires d'Évelyne, en plein brief de début de journée. Ils sont une quinzaine, des hommes et des femmes de tous âges, en tenue de chantier, armés de gants et de lunettes, prêts à continuer la construction d'une de ces petites maisons que l'on découvre au fur et à mesure que l'on arpente le terrain.

Pour Évelyne, organiser ces stages fait partie logique de son engagement pour une terre plus verte. "Aujourd'hui, l'habitat est un vrai problème. Beaucoup de gens ont peur de ne pas avoir de maisons". En plus de proposer un logement pour pas grand chose (le prix d'une Kerterre est estimé à quelques centaines d'euros), cette drôle de maison ne pollue pas l'environnement dans lequel elle est construite : il n'y a pas de charpente, pas de fondation et tout est façonné à la main, avec du chanvre et de la chaux.

Le chantier commence, dans la bonne humeur. Les stagiaires sont là pour trois semaines, et leur but, c'est de construire tous ensemble une nouvelle Kerterre. Alors que la première couche de la structure est déjà terminée, il s'attèlent au façonnage de la couche d'isolation extérieure, composée d'un mélange de chaux et de miettes de chanvre. On discute avec certains pendant qu'ils s'affairent à mélanger les composants entre eux pour les appliquer sur le dôme. Évelyne, de passage, lance un « hip hip hip général ». Tout le monde se regroupe, elle les prévient qu'ils mouillent trop la paroi, ce qui risque de la détériorer. Même si Évelyne n'enseigne plus aujourd'hui, délégant son savoir-faire à des formateurs de confiance, elle reste quand même à l'affût. L'ambiance est bon enfant, mais on est quand même ici pour apprendre à construire une Kerterre !

Mémé Kerterre, une habitation qui a déjà plus de 20 ans !

Évelyne nous fait ensuite visiter sa parcelle, qu'elle appelle jardin jungle. "J'essaie de vivre en ayant un impact bonifiant. C'est-à-dire que plus j'habite ici, plus c'est riche autour de moi". Les arbres fruitiers cohabitent avec les aromates, dans un joli méli-mélo végétal. Évelyne s'arrête, par-ci par-là, pour déplacer une branche, arracher quelques adventices, qu'elle repose sur le sol. "À la base, sur ce terrain, c'était du sable. Mais en déposant les plantes et les branches que l'on coupe sur le sol, on fabrique du humus. C'est grâce à lui que la nature se développe ensuite." C'est aussi ça, son impact bonifiant, redonner à la nature l'occasion de se développer dans un terrain hostile.

On la suit, toujours le long d'un petit chemin sinueux bordés de végétaux, pour rendre visite à mémé Kerterre. Il ne s'agit pas de sa grand-mère qui vit au fond du jardin (certains le font, la preuve par ici !) mais simplement de la première maison Kerterre qu'Évelyne a construite il y a plus de vingt ans. On dirait un gros rocher blanc que l'on aurait creusé et sculpté pour le transformer en habitat. Évelyne nous explique que c'est à peu près ça, mais dans le sens inverse : "La chaux et le chanvre, en séchant, vont carbonnater. C'est-à-dire que le mélange va se transformer en pierre. L'avantage, c'est que si l'on veut déconstruire la structure, on peut, pour réutiliser la matière première et construire une autre maison par exemple".

Et mémé Kerterre dans tout ça ?! La retraite se passe plutôt bien. Si elle a été habitée par Évelyne pendant plusieurs années, elle sert aujourd'hui d'habitat témoin pour observer l'évolution des matériaux. Pas de fuites ni de fissures constatées, elle est toujours opérationnelle ! D'ailleurs, Évelyne habite toujours dans une Kerterre qu'elle a fabriquée, mais plus grande. Et sur son terrain, elle n'est jamais vraiment seule : le jour, les membres de son entreprise occupent un des grands dômes transformé en open space version nature, la nuit, certaines des Kerterres sont louées pour celles et ceux qui souhaitent tenter l'expérience.

À un moment d'ailleurs, lors de notre visite, nous passons devant une Kerterre toute vitrée sans aménagement intérieur, et dont le parvis est décoré d'une baignoire posée sur ce qui semble être un petit four extérieur, en terre. S'amusant de nos interrogations, Évelyne nous explique alors qu'une de ses connaissances a vécu une année dans ces conditions. 'Et oui, les femmes aussi peuvent vivre en plein nature !" Intérieurement, je me dis quand même que j'aurais du mal à me passer du confort de mon appartement… et prendre un bain en plein air, très peu pour moi ! "Beaucoup de gens pensent que vivre près de la nature signifie que l'on ne va pas être propre. Mais finalement, prendre une douche tous les jours, c'est cela qui n'est pas normal".

Néanmoins, pour les locataires et les gens de passage qui ont peur de sentir le poney, Évelyne et son équipe ont construit une salle de bains tout confort, chauffée au feu de bois et dont l'eau souillée ne s'évacue pas dans la nature. En ce qui concerne les toilettes, elles sont sèches et ici, on s'essuie avec des feuilles d'arbres ! Elles sont très douces et surtout, elles se décomposent bien mieux que notre papier toilette habituel…

Pourquoi ne vit-on pas tous dans des Kerterres ?

Après une matinée en compagnie d'Évelyne, on aurait presque envie de quitter Paris pour créer notre propre village de Kerterre afin d'y vivre avec tous nos amis, un peu comme des Schtroumpfs (le côté sexisme en moins). Cependant, l'inventrice reste lucide : déjà parce que ce type d'habitat ne plaît pas à tout le monde, mais surtout, elle n'aspire pas à ce que le monde entier vive dans ces maisons. "Comme pour tout, il ne faut pas tomber dans l'extrême. Il faut se dire que les Kerterres font parties des solutions pour rendre la terre plus verte, mais ça n'est pas LA solution".

On pense alors aux tiny-houses ou aux Earthships, autres maisons construites cette fois avec des déchets. Et on repart de cette parenthèse presque enchantée avec des envies de construction plein la tête, comme les stagiaires d'Évelyne. Sauf qu'eux, comme Françoise que l'on voit dans la vidéo, mèneront sans doute leur projet à terme.

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