Femmes architectes : "Si ça continue, elles vont se retrouver à la maison, comme dans les années 50"

PLAYDOYER - Catherine Guyot est présidente de l'association Women In Architecture. Elle nous explique pourquoi il est fondamental de mettre en avant les femmes architectes pour sauver la profession.

La part des femmes au sein de la profession d'architecte ne cesse de croître. Alors qu'elles représentaient seulement 16,6% des inscrits à l'Ordre en 2000, la part s'élève à 30,7% en 2019. Pourtant, les femmes sont encore sous-valorisées et très peu reconnues. La faute, entre autres, aux grands prix, qui célèbrent uniquement des profils masculins. Une absence de visibilité pour les femmes qui, aujourd'hui, en pleine crise sanitaire, en paient le prix fort.

Catherine Guyot, présidente de l'association Women In Architecture, a créé le premier prix féminin d'architecture. Elle nous explique pourquoi il est important de mettre les femmes architectes dans la lumière, pour sauver la profession et celles qui la pratiquent.

18h39 : Pourquoi est-il important de récompenser les femmes architectes ?

Catherine Guyot : Aujourd'hui, dans les prix récompensant l'architecture, les femmes sont distinguées à hauteur de 13%. C'est le cas du Grand Prix de l'Architecture, le prix de l'Équerre ou encore le Pritzker, considéré comme le prix Nobel de l'architecture, qui n'a récompensé que 4 femmes depuis sa création en 1973. Certes, cette année, c'est un duo féminin qui a gagné le prix : Yvonne Farrell et Shelley McNamara. C'est bien, mais c'est trop peu. De manière générale, les honneurs reviennent à des hommes, souvent blancs et âgés, et souvent les mêmes. Pourquoi donner toujours plus de visibilité aux architectes comme Portzamparc, Perrault, Nouvel ? Ont-ils encore besoin de prix ? Ce ne sont ni les prix de la diversité, ni de l'égalité.

En 2013, j'ai fait une étude sur la condition des femmes dans les agences. On a constaté, avec le Ministère des Femmes, que les femmes ne sont pas valorisées, mal rémunérées, ce qui a un impact négatif sur la vision des femmes dans l'architecture. J'ai alors créé un prix dédié d'architecture aux femmes parce qu'elles ont besoin d'être reconnues, elles aussi font une architecture de qualité. On ne veut pas compartimenter la profession, mais permettre à tout le monde d'être mis en avant. L'idée, c'est de faire deux prix, un pour les hommes, et un pour les femmes, comme pour le monde du cinéma. C'est comme ça que l'on repère les talents féminins. Et les hommes ne pourraient pas dire qu'on leur vole leur place.

Suite à la crise sanitaire, on observe une forte récession, notamment dans le monde de l'architecture. Comment cela impacte les femmes architectes ?

Si on continue à dire qu'il n'y a pas d'urgence à mettre en valeur les femmes architectes, c'est une erreur fondamentale. Il faut savoir qu'en cas de récession, ce sont les femmes qui sont les premières concernées et qui vont quitter l'emploi. Elles vont se retrouver à la maison, comme dans les années 50.

C'est pour cela que le 8 mars, lors de la journée internationale des droits des femmes, il y en a qui appellent à manifester. Ce n'est pas un truc gentil, à dire “il ne faudrait pas nous oublier”. Non, c'est grave ! Il faut aider les plus fragiles, et notamment les femmes. On note que dans cette profession, les femmes libérales gagnent 40% de moins que les hommes, parfois en dessous du Smic. Il ne faut pas aller vers un féminisme mou, se dire que “c'est pas grave si on n'est pas connue ou qu'on n'a pas de prix”. Il faut que les femmes aient le courage de s'affirmer. C'est pour cela qu'il faut des femmes récompensées, pour montrer l'exemple. Ce n'est pas parce qu'une est distinguée de temps en temps que toutes ses collègues remontent la pente. Zaha Hadid a eu plusieurs prix, certes, on nous dit “vous voyez bien, il y a des femmes”, mais glorifier une seule femme ne suffit pas à les faire émerger toutes.

Quelles seraient les pistes d'amélioration ?

Le bâtiment est un monde très masculin. Les hommes se serrent beaucoup les coudes, on connaît le principe du plafond de verre. Les femmes sont moins présentes, par exemple, elles ne sont que 30,7% inscrites à l'Ordre des architectes. Et il n'y a que peu de structures, de clubs qui leurs sont dédiés. Quand elles sortent de l'école, elles ne sont pas directrices de structures ou même associées, elles se retrouvent salariées et très minoritaires dans les grosses agences, elles sont perçues comme moins bonnes, alors qu'elles sont tout aussi capables. Le président Macron a dit “nous sommes en guerre contre le virus”, et nous, nous sommes en guerre contre la récession et l'exclusion des femmes du marché du travail. Et comment réussir notre combat ? Il y a plusieurs biais. Déjà, par la mise en avant des femmes via des prix, comme je l'expliquais, mais aussi par l'éducation. À l'école, il faut donner plus de modèles féminins. Et puis enfin, sur le terrain, il faut plus de parité, plus de mixité. Il faut que les patrons d'agence affichent leur volonté d'égalité.

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